En claquant la porte du Conseil des droits de l’homme, l’administration Trump participe à décomplexer le discours de certain·e·s dirigeant·e·s européen·ne·s, notamment sur le thème de la migration. © Gage Skidmore/CC
En claquant la porte du Conseil des droits de l’homme, l’administration Trump participe à décomplexer le discours de certain·e·s dirigeant·e·s européen·ne·s, notamment sur le thème de la migration. © Gage Skidmore/CC

Opinion Les États-Unis repoussent les frontières de l’inacceptable

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 94, Août 2018
En quittant le Conseil des droits de l'homme, les États-Unis se privent de la possibilité de réformer l'institution onusienne de l'intérieur. La voie isolationniste suivie par l'oncle Sam risque par ailleurs d'entraîner d'autres pays dans son sillage.

Les États-Unis ont donc mis leur menace à exécution et claqué la porte du Conseil des droits de l’homme. Certain·e·s commentateurs et commentatrices ont estimé que, dans les faits, cela ne changerait pas grand-chose. Ou que la décision annoncée le 19 juin par l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, serait l’électrochoc qui déclencherait enfin les réformes nécessaires de l’instance onusienne. En dehors de la question israélienne, décisive  dans leur retrait, les États-Unis avaient certes des revendications légitimes : renforcer les sanctions à l’encontre des États membres qui commettent de graves violations des droits humains, revoir leur processus de sélection. Mais ils  auraient eu bien plus de poids pour réformer le conseil de l’intérieur plutôt qu’en le quittant. Après l’Unesco, c’est le  second retrait d’un organisme de l’ONU. Il s’ajoute à la dénonciation de l’accord de Paris sur le climat. Or, on a  tendance à l’oublier, les dérèglements climatiques ont un impact direct sur les droits de la personne. Ils affectent  l’accès à l’eau potable et à l’alimentation, ou encore à la citoyenneté et à l’autodétermination lorsque des États  insulaires sont menacés de disparition. Par ailleurs, la décision de la plus puissante démocratie du monde de se retirer de l’organe suprême dédié à la défense des droits humains aura des effets ravageurs sur le plan politique. Elle va désinhiber encore davantage ces gouvernements – pour lesquels l’élection de Donald Trump a représenté un catalyseur – qui remettent en question sans vergogne les mécanismes de protection durement instaurés dans les décennies d’après-guerre. Que ce soit parce qu’ils dénoncent des éléments centraux de notre ordre multinational ou européen, ou parce qu’ils contreviennent éhontément à leurs engagements.
Nous vivons désormais dans une Europe où un Viktor Orbán maintient en détention les requérant·e·s d’asile dans des containers entourés de barbelés; où le gouvernement italien de Giuseppe Conte, qui dirige une des démocraties  fondatrices du projet politique européen, ferme ses ports à des migrant·e·s entassé·e·s sur le navire qui leur a porté  secours, les laissant errer plus d’une semaine en mer. Cette Europe où le Premier ministre de ce même  gouvernement se permet de déclarer qu’il procédera à un recensement des Roms présents sur le territoire italien,  dans le but d’expulser ceux parmi eux qui sont de nationalité étrangère. « Malheureusement, seulement ceux qui sont de nationalité étrangère », a même précisé ledit Premier ministre.
Quel·le dirigeant·e dans notre monde s’oppose désormais à de tels propos, qui pourtant font planer le spectre du recensement des Juifs et des Juives européen·ne·s, prélude à leur exclusion de la citoyenneté, à leur expulsion, à leur anéantissement ?
Les frontières de l’acceptable reculent toujours davantage. Une année et demie seulement après le début de son mandat, Donald Trump et son administration y ont largement contribué, en déconsidérant les organes multilatéraux  et en rompant des engagements internationaux majeurs; en multipliant et en tolérant les propos et les actions  racistes, sexistes et homophobes; ou encore, en adoptant des politiques discriminatoires, comme celle d’interdire  l’entrée sur le territoire aux personnes venant de plusieurs pays à majorité musulmane, quand elles ne violent pas  gravement les droits de la personne. C’est le cas de la politique migratoire de tolérance zéro qui, après avoir séparé les enfants de requérant·e·s d’asile de leur famille, les enferme désormais en prison avec leurs parents.