Sous le coup d’un procès pour « terrorisme », la directrice de la Section turque d’Amnesty International, Idil Eser, est toujours en liberté conditionnelle après quatre mois passés derrière les barreaux. © AI
Sous le coup d’un procès pour « terrorisme », la directrice de la Section turque d’Amnesty International, Idil Eser, est toujours en liberté conditionnelle après quatre mois passés derrière les barreaux. © AI

Turquie Plongée dans la tourmente

Par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 94, Août 2018
Directrice de la Section turque d’Amnesty International, Idil Eser a passé près de quatre mois en prison. Aujourd’hui en liberté conditionnelle mais toujours sous le coup d’un procès, elle témoigne des attaques que subit la société civile en Turquie.

Cheveux gris, large sourire et propos pleins d’humour: Idil Eser est de ces personnes qui inspirent confiance et amitié. Difficile d’imaginer que cette femme de 54 ans est sous le coup d’un procès pour «terrorisme» dans son  pays. «Des accusations absurdes!», balaie Amnesty International, qui dénonce le climat de répression toujours plus  sévère que subit la société civile turque.

Militante universaliste

La société civile turque, Idil Eser la connaît bien. Cette touche-à-tout des droits humains a roulé sa bosse dans  plusieurs associations avant Amnesty International, comme l’ONG environnementale TEMA, la Helsinki Citizens’  Assembly, ou encore Médecins sans frontières. De quoi se convaincre que «tous les droits sont aussi nécessaires les uns que les autres, et dignes d’être défendus», des droits environnementaux à la liberté d’expression, en passant par les droits des femmes ou les droits sociaux et économiques.

Native d’Istanbul, cette enfant unique d’un père ingénieur architecte et d’une mère enseignante d’histoire a été  élevée avec «un haut sens de la justice et de la compassion» comme valeur cardinale. «J’ai eu une éducation plutôt  libérale et  privilégiée», raconte-t-elle. «Et dès l’âge de 11 ans, j’ai été scolarisée dans une école privée américaine.  Le message était : ‘Vous avez la chance d’avoir une bonne éducation, vous êtes des privilégiés, donc vous avez le  devoir de donner en retour à la société, de travailler pour ceux qui sont moins privilégiés.’»

Partie aux États-Unis pour une carrière académique, Idil Eser doit interrompre son doctorat en histoire russe pour revenir en Turquie auprès de sa mère malade. Un retour qui débouche sur sa première confrontation avec des violations des droits humains: dans les années 1990, elle est engagée comme interprète pour une ONG pour traduire les témoignages de victimes de torture. Une première expérience marquante. Cette habituée des ONG arrive à la tête d’Amnesty Turquie en mai 2016. «Deux mois plus tard, c’était la tentative ratée de coup d’État, balayant mes plans  d’efficacité et de réorganisation.» Depuis, l’état d’urgence et la répression règnent en Turquie, jusqu’à impacter  profondément sa propre vie: le 5 juillet 2017, elle est arrêtée avec neuf autres défenseur·e·s des droits humains –ensemble, ces personnes forment les «Istanbul 10»– pendant un atelier de travail.

Emprisonnée

L’arrestation, un mois après celle de Taner Kiliç, alors président de la Section turque d’Amnesty International, débouche sur quatre mois de détention provisoire, purgés en partie dans une prison de haute sécurité. «Certainement pas une expérience agréable», admet-elle avec pudeur. Pour cette femme qui se considère plutôt  comme introvertie, se retrouver sous les feux de la rampe, et faire l’objet d’une intense propagande négative, n’a pas  été la moindre des épreuves. Elle confie: «J’ai eu le sentiment qu’une partie de mon identité m’était enlevée.»

Derrière les barreaux, «le plus dur, c’est l’isolement, et l’ennui», relate-t-elle. Mais, en optimiste, elle préfère insister sur sa chance par rapport à d’autres détenu·e·s: «Avoir grandi comme enfant unique, puis en internat, m’a permis de développer un solide sens de l’humour noir, et de grandes capacités d’imagination. Des atouts pour tenir en  détention!»

Le 25 octobre, après plus de 100 jours de prison, elle et les «Istanbul 10» obtiennent leur remise en liberté  conditionnelle. Ses premiers actes en sortant de prison? Dans l’ordre: serrer ses amis dans ses bras et les remercier  pour leur soutien, câliner ses chats, puis regarder Game of Thrones. «Je suis une grande fan de cette série, et j’étais très contrariée d’avoir raté la nouvelle saison à cause de mon emprisonnement», raconte-t-elle en riant. Soudain  sérieuse, elle rappelle toutefois que «personne ne sort inchangé d’une telle expérience», même si, dans son cas, il est encore trop tôt pour qu’elle puisse dire quel impact sa détention aura eu sur elle.

«Ce n’est qu’une phase»

Fatiguée, visiblement éprouvée, la militante de 54 ans conserve malgré tout son sourire et son optimisme. Elle qui a  fait des études d’histoire, en est convaincue: «C’est vrai, il y a actuellement une tendance globale à la détérioration  des droits humains, mais je pense que ce n’est qu’une phase: rien n’est définitif dans l’Histoire.» Une certitude qui  alimente sa détermination quant au travail de défense des droits humains en Turquie. «Nous continuons à travailler, et continuerons, à moins qu’on nous force à arrêter», affirme-t-elle avec force.

Mais y a-t-il encore moyen de défendre les droits humains dans le contexte répressif que connaît actuellement la Turquie? Idil Eser prône la persévérance: «Les défenseurs des droits humains doivent être résilients et s’accrocher:  parfois cela prend du temps, parfois cela prend beaucoup de temps…» Quant à la solution, «elle doit venir de l’intérieur. Mais la solidarité internationale peut nous donner plus d’espace et de temps pour expliquer aux gens  l’importance des droits humains, à quel point ils sont nécessaires pour tout le monde dans la société.» Et la  mobilisation compte. «Dites aux gens que pour les personnes détenues, la solidarité, savoir qu’on n’est pas oubliés,  ça fait une différence énorme!», s’exclame-t-elle. Elle est d’ailleurs convaincue que leur remise en liberté  conditionnelle doit beaucoup à la mobilisation internationale. «Et cela fait une vraie différence dans nos vies»,  souligne-t-elle en racontant l’histoire d’un de ses coaccusés qui a pu, grâce à cela, assister à la naissance de son  premier enfant.