La majorité du sable extrait au Cambodge est vendue à l’étranger. En 2016, le pays a exporté 7,4 millions de tonnes de sable, selon les statistiques de l'ONU. © Clément Bürge
La majorité du sable extrait au Cambodge est vendue à l’étranger. En 2016, le pays a exporté 7,4 millions de tonnes de sable, selon les statistiques de l'ONU. © Clément Bürge

Cambodge La guerre du sable

Par Julie Zaugg, journaliste indépendante basée à Hong Kong - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
Il s’agit de la ressource naturelle la plus utilisée sur le plan mondial. Au Cambodge, son extraction menace les villageois·e·s qui peuplent ses mangroves et vivent le long des berges de ses rivières.

Un jet d’eau brunâtre s’élance vers le ciel. Il sort d’un assemblage grossier de morceaux de tubes rouillés. Cette structure de fortune, reliée à une plateforme en bois sur laquelle s’activent trois ouvriers torse nu et en tongs, est alimentée par deux moteurs de tondeuse à gazon qui émettent un bruit pétaradant. Elle aspire le sable au fond de l’estuaire, puis le rejette sur la berge. Une fumée noire et nauséabonde s’en échappe.

Elle se trouve au large de Koh Kong, une petite cité cambodgienne nichée au bord d’une réserve naturelle abritant l’une des forêts de mangroves les mieux préservées d’Asie. Cette ville aux rues jonchées de déchets est devenue l’épicentre d’un vaste commerce de sable, dont les ramifications s’étendent aux quatre coins de l’Asie. Cette matière générée par des siècles d’érosion est la plus utilisée sur le plan mondial. « Chaque année, il s’en consomme entre 40 et 50 milliards de tonnes », note Pascal Peduzzi, un géographe qui a réalisé une étude à ce sujet pour le Programme des Nations unies pour l’environnement. Et la demande ne cesse d’augmenter, tirée à la hausse par le boom de la construction en Asie. En Chine surtout. « Ce pays consomme 58 % du sable extrait sur le plan mondial », dit-il.

Il s’agit en effet de la composante principale du ciment, du béton, de l’asphalte et du verre. Le sable sert aussi à gagner des terres sur la mer dans des micro-États à l’étroit dans leurs frontières, comme Singapour, Dubaï ou Hong Kong. Une poignée de petits pays asiatiques, à l’image du Cambodge, du Myanmar, du Bangladesh, du Sri Lanka ou des Philippines, en ont fait une industrie d’exportation. Un choix lourd de conséquences pour leurs habitant·e·s.

La vaste étendue d’eau brune s’étend à perte de vue, plate et lisse sous le ciel bleu. Elle est bordée des deux côtés d’une rangée d’arbres dont les racines noires plongent dans l’eau comme de longs doigts crochus. Le silence n’est interrompu que par le bruit du moteur des pirogues dont se servent les pêcheurs pour sillonner la mangrove.

Nous sommes au coeur du parc naturel de Peam Krasaop, une gigantesque oasis de verdure coincée entre le golfe  de Thaïlande et le massif recouvert de jungle des Cardamomes, non loin de Koh Kong. Il est parcouru d’un réseau de  bras de rivière à l’eau saumâtre dont les fonds contiennent du sable de très bonne qualité.

Les entreprises minières sont arrivées dans la région en 2008. « Le sable était ramassé au fond de l’eau à l’aide de  grues, puis déversé sur des barges qui parcouraient les quelques kilomètres qui nous séparent de la mer afin de le transférer sur de gros navires d’où il était exporté vers d’autres pays », détaille Thun Ratha, un militant de Mother Nature, une ONG locale. Certains jours, plus de cinquante grues opéraient dans cette zone.

Les poissons disparaissent

Le village de Koh Sralao apparaît au détour d’un bras de rivière. Il est composé de maisons sur pilotis surmontées de toits de tôle et reliées par des pontons en bois. La plupart n’ont que trois parois : la dernière face donne sur l’eau, afin de permettre aux pêcheurs de décharger rapidement leurs pirogues. Le sol est jonché de paniers à crabes, de filets de pêche et de crustacés qui sèchent au soleil. Près de la moitié des habitant·e·s du village appartiennent à une  minorité musulmane d’origine malaise. Ils vivent de la pêche au crabe. Mot Sopha, une femme de 33 ans portant une jupe traditionnelle jaune et un pull orné du slogan It’s awesome, se remémore l’arrivée des mineurs : « Les barges sont apparues un jour et personne ne nous a expliqué ce qu’elles faisaient ici, dit-elle. Un peu plus tard, un homme est venu et a pris les empreintes digitales de tous les membres du village. Il nous a dit que les entreprises  d’extraction de sable avaient le droit d’opérer dans cette zone et que cela ne servait à rien de protester. »

Au début, perplexes, les habitant·e·s de Koh Sralao se contentent d’observer l’étrange ballet de grues et de barges  qui se déroule juste devant leur village. Mais très vite, ils se rendent compte que quelque chose ne tourne pas rond. «Avant leur arrivée, je ramenais trois filets remplis de crabes chaque jour, ce qui me rapportait 25 dollars environ,  détaille son mari, Pen Sophany, 36 ans, vêtu uniquement d’un short vert du FC Barcelone. Aujourd’hui, je dois  déployer dix filets et cela ne me permet pas de gagner plus de 20 dollars.»

Le nombre de crustacés et de poissons dans cet estuaire a en effet chuté dramatiquement depuis l’arrivée des  mineurs. De l’ordre de 70 à 90 %, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui a  effectué une étude sur place. « Ils sont aussi devenus plus petits, fait remarquer Mot Sopha. Les crabes que nous  vendons aujourd’hui, nous les aurions rejetés à l’eau il y a quelques années. » En raclant le fond de l’eau, les grues  soulèvent un remous de boue et de sédiments qui étouffe la vie marine. « Cela fait aussi baisser la température de  l’eau, car le soleil ne passe plus et cela décape le fond marin, riche en nutriments pour les poissons et crustacés »,   explique Alejandro Davidson-Gonzales, le fondateur de Mother Nature.

Exode

À Koh Sralao, cette exploitation a eu un impact dévastateur sur la communauté. « Nous gagnons moins d’argent et avons dû acheter plusieurs nouveaux filets, à 60 dollars la pièce, détaille Mot Sopha. Nous avons été obligés d’emprunter 500 dollars. » Les prêts sont fournis par des personnes fortunées du village à des taux d’intérêt   exorbitants, qui peuvent atteindre 30 %. « La saison suivante, nous avons de nouveau dû emprunter 500 dollars,  juste pour pouvoir rembourser les traites, dit-elle. C’était comme un cercle vicieux. Mes enfants ont dû arrêter l’école  pour se mettre à la pêche. »

À plusieurs reprises, la situation s’est tendue. Les habitant·e·s de Koh Sralao ont tenté de faire partir les mineurs en les pourchassant avec leurs pirogues, notamment après le décès d’un des leurs lorsque son embarcation est entrée  en collision avec une barge. En désespoir de cause, une partie des villageois·e·s ont quitté la communauté : 100 des 300 familles de Koh Sralao sont parties chercher du travail en ville. Mot Sopha et son mari ont eux aussi pensé à émigrer, en Thaïlande. « Mais nous ne savons rien faire d’autre que la pêche, soupire-t-elle. Nous ne trouverions jamais d’emploi. »

Sok Ngat, une femme au visage buriné par le soleil et au regard doux, espère quitter le village une fois qu’elle aura remboursé les 2000 dollars qu’elle a dû emprunter. « J’ai tout perdu, livre-t-elle en passant un foulard sur ses yeux  qui se sont embrumés. Mon mari, qui avait des problèmes de coeur depuis treize ans, vient de mourir car je n’avais plus assez d’argent pour lui acheter ses médicaments. » Deux de ses quatre enfants sont déjà partis.

7,4 millions de tonnes

À la hauteur de Koh Kong, la rivière est surmontée d’un immense pont sur pilotis qui mène vers la frontière  thaïe. La nuit, les lumières d’un grand casino se reflètent dans l’eau. Ces deux structures appartiennent à Ly Yong  Phat, un sénateur affilié au parti de l’autoritaire premier ministre cambodgien Hun Sen. Né à Koh Kong en 1958, il a fondé le groupe L.Y.P., un conglomérat qui exploite des hôtels, des plantations de sucre et de caoutchouc, un safari  parc et des projets immobiliers. Cet homme au visage carré avec un faible pour les cravates fantaisie domine la filière du  sable à Koh Kong. Le gouvernement lui a octroyé des concessions l’autorisant à effectuer de l’extraction dans les cours d’eau entourant le village de Koh Sralao, selon un rapport de l’ONG Global Witness. En signe de reconnaissance, celui qu’on surnomme « le roi de Koh Kong » a fait don à l’État d’un terrain au coeur de la capitale et prévoit d’y construire un mémorial de 16 étages à la gloire de l’homme fort du Cambodge.

La majorité du sable extrait au Cambodge est vendue à l’étranger. En 2016, le pays a exporté 7,4 millions de tonnes de sable, selon les statistiques des Nations unies. Singapour en a absorbé 89 %. Le reste est allé en Chine, aux  Philippines, au Japon, aux Maldives, en Corée du Sud et à Taïwan. Le pays a pourtant déclaré une série de moratoires sur l’exportation de sable, mais ils sont incomplets et peu respectés. Après le dernier, décrété en 2017, les villageois de Koh Sralao ont vu des barges miner du sable durant la nuit. Celuici serait exporté illégalement sur des camions qui passent les frontières terrestres avec la Thaïlande ou le Vietnam.

Signe du flou qui règne autour de ces exportations, les statistiques des douanes sont pleines de discrépances. Entre 2007 et 2015, le Cambodge a vendu 16,2 millions de tonnes de sable à Singapour, selon le ministère des mines et de l’énergie. Or, Singapour recense 73 millions de tonnes importées depuis le Cambodge. Lorsqu’il n’est pas exporté, le  sable cambodgien sert à alimenter le marché immobilier de Phnom Penh, où les tours de verre et les condos de luxe poussent comme des champignons.

Les berges s’effondrent

Seak Ky, une femme de 36 ans aux bras recouverts de bracelets dorés, vend du jus de canne à sucre le long de la  route, à S’ang, un hameau au sud de la capitale. Début 2017, elle a découvert une grande fissure dans le sol de sa cuisine. Quelques jours plus tard, au milieu de la nuit, la moitié de sa maison est tombée dans la rivière Bassac, un long ruban d’eau brune qui sert d’affluent au Mékong. « Tout s’est passé en moins de 30 minutes, raconte cette mère de trois enfants. Je n’ai eu le temps que de saisir quelques casseroles. J’ai perdu tout le reste. » Ce n’était pas la première fois. « J’ai dû déplacer ma maison quatre fois vers l’intérieur des terres, car plus de vingt mètres de berges se sont déjà effondrées », livre-t-elle. Une dizaine de maisons ont subi le même sort à S’ang. Une portion de la route est aussi tombée dans la rivière. Vue du ciel, la berge semble avoir été croquée par un géant.

Au milieu de la rivière, à une dizaine de mètres des habitations, une plateforme munie d’un tuyau aspire du sable au fond de l’eau. Il y en a plusieurs autres le long de la rive. « Elles sont arrivées à l’été 2016, indique Ly Raksmey, un  militant de Mother Nature. Le sable alimente un chantier à quelques kilomètres d’ici qui va servir à construire des  logements. »

À S’ang, la colère gronde. « Je n’ai reçu aucune compensation financière de la part de l’entreprise minière,  s’emporte Seak Ky. On m’a dit que l’effondrement de ma maison était une ‘catastrophe naturelle’. » Les résidents  descendent régulièrement dans la rue pour protester. En août 2017, trois villageois ont été arrêtés.

Au Cambodge, l’un des pays les plus despotiques d’Asie, il ne fait pas bon s’opposer aux intérêts des proches du gouvernement. En 2015, trois membres de Mother Nature ont passé dix mois en prison pour avoir pris part à une  manifestation contre l’extraction de sable à Koh Kong. Thun Ratha raconte avoir été menacé à plusieurs reprises par  les autorités. « Mes amis et ma famille ne me parlent plus car ils ont trop peur d’être associés à mon activisme »,  soupire-t-il.