Le reporter Mehman Huseynov a été condamné à deux ans de prison pour « diffamation » après avoir dénoncé la torture subie lors d’un interrogatoire policier. © Nicolas Brodard
Le reporter Mehman Huseynov a été condamné à deux ans de prison pour « diffamation » après avoir dénoncé la torture subie lors d’un interrogatoire policier. © Nicolas Brodard

Azerbaïdjan Le combat de deux frères pour la liberté

Par Clément Girardot, journaliste basé à Tbilissi, Géorgie - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
Mehman Huseynov, célèbre blogueur anticorruption, est en prison. Son frère aîné Emin a été contraint de s’exiler en Suisse. Deux destins brisés par les violations des droits humains en Azerbaïdjan, et un combat fraternel pour la liberté d’expression.

Le stade olympique de Bakou est bondé en ce 12 juin 2015 pour la cérémonie d’ouverture des premiers Jeux  européens, la déclinaison continentale des JO. Pour l’Azerbaïdjan, ces jeux sont une vaste opération de  communication financée grâce à ses pétrodollars. Son but : redorer l’image du pays ternie par les pratiques antidémocratiques du président Ilham Aliyev, au pouvoir depuis 2003.

De nombreux dirigeants étrangers sont dans les tribunes –dont l’ex-conseiller fédéral Didier Burkhalter. La venue du chef du Département fédéral des affaires étrangères est liée à un dossier très sensible. Depuis de longs mois, la diplomatie suisse négocie en secret avec les autorités azerbaïdjanaises une solution concernant Emin Huseynov. Ce défenseur des droits humains persécuté par le régime vit alors retranché depuis près d’un an dans l’ambassade de Suisse. Après la cérémonie, il est autorisé à quitter le territoire dans l’avion de Didier Burkhalter, direction la Suisse où il vit depuis comme réfugié politique.

Sauver sa peau

Après avoir exercé quelques années comme journaliste, Emin Huseynov fonde en 2006 l’Institut pour la liberté et la sécurité des reporters (IRSF). Sa mission principale est de promouvoir la liberté d’expression. En août 2014, une grande vague d’arrestations frappe la société civile. Les bureaux de l’IRSF sont fermés par la police. L’activiste craint pour sa sécurité personnelle et décide de trouver refuge à l’ambassade de Suisse. Il se teint les cheveux et la barbe  en blond pour ne pas être reconnu par la police, il se fait passer pour un dénommé Alex Irmindiyev auprès du garde et prétend ne pas parler azéri. Il appuie sur la sonnette. Après une courte attente, la porte s’ouvre. Emin Huseynov met à exécution ce plan rocambolesque avec son ami et collègue Rasim Aliyev, alors président de l’IRSF. Quelques semaines plus tard, ce dernier décède d’une hémorragie interne, après avoir été lynché en pleine rue dans des circonstances troubles.

« Je devais partir en Suisse pour sauver ma peau », confie Emin Huseynov, aujourd’hui âgé de 39 ans. Il continue désormais ses activités de plaidoyer depuis Genève. « En Azerbaïdjan, la situation est de plus en plus désespérante, déplore-t-il, et l’Union européenne a une position attentiste par rapport au régime Aliyev, en raison notamment de l’accord sur le corridor gazier sud-européen, une initiative de l’Union européenne pour diminuer sa dépendance envers la Russie [ le nouveau gazoduc reliant l’Azerbaïdjan à l’Italie devrait être mis en service en 2020, ndlr ]. Mais, comparé à Mehman et aux autres défenseurs des droits humains emprisonnés, ma situation est très bonne ici en Suisse. »

Mehman Huseynov, 29 ans, est le frère cadet d’Emin. Durant la nuit du 9 au 10 janvier 2017, il est détenu  arbitrairement par la police et torturé. Le 10 janvier, il est condamné à une amende pour désobéissance aux forces de l’ordre. Devant le tribunal, il dénonce le traitement inhumain dont il a été victime. Le chef de la police de Bakou porte alors plainte pour diffamation, et c’est pour ce chef d’inculpation que le blogueur est condamné à deux ans de prison en mars 2017. Le jeune reporter est dans le collimateur des autorités depuis 2012, année où l’Azerbaïdjan accueille un autre grand événement médiatique : la finale de l’Eurovision. Une occasion que Mehman Huseynov voulait utiliser pour sensibiliser l’opinion publique internationale aux violations des droits humains commises par le pouvoir azerbaïdjanais. Avec sa tignasse brune rasée sur les côtés, son sourcil gauche naturellement coupé en deux, son sourire juvénile et sa faconde, Mehman Huseynov est devenu en quelques années une personnalité publique  grâce à des vidéos diffusées sur sa page Facebook intitulée Sancaq.

Il s’agit d’un projet éditorial chapeauté par l’IRSF, où le blogueur aborde avec un regard satirique les problèmes de la vie quotidienne des Azerbaïdjanais·e·s. Durant les mois précédant son arrestation, il a réalisé une série de reportages portant sur la corruption des hauts dignitaires du régime. « Mehman est une sorte de Navalni, l’opposant politique  russe, c’est le visage du mouvement anticorruption, les gens le reconnaissent dans la rue, même dans les villages. Sa popularité est dix fois plus importante que la mienne », note avec humour son frère. « Je pense que ce sont ses  dernières vidéos mettant en cause des personnes spécifiques dans le gouvernement qui lui ont attiré des problèmes,  affirme Arzu Geybullayeva, journaliste azerbaïdjanaise basée à Istanbul. C’est une chose de parler des nids-de-poule, c’en est une autre d’aller filmer les villas luxueuses construites par des députés ou des ministres. Son travail devenait  plus investigateur et les autorités sont très inquiètes quand elles sont visées par une révélation sérieuse et factuelle. »

Avec son bureau sous scellés, son directeur en exil, son reporter vedette en prison, les activités de l’IRSF en  Azerbaïdjan se sont fortement réduites. Les raisons sont aussi bien politiques que financières : « Nous ne sommes  plus en mesure de recevoir de fonds venant de l’étranger, constate amèrement Emin Huseynov. Plus aucune organisation ne soutient les médias ni les droits humains en Azerbaïdjan. Nous sommes très dépendants de l’aide étrangère, car nous n’avons pas d’autres sources de revenus. Comme tout est contrôlé par l’État, il est impossible
de recevoir des dons des citoyens. Si quelqu’un nous soutient, ils fermeront son entreprise ou l’arrêteront ! »

Refuge pour journalistes

Depuis juin 2015, l’IRSF a redéployé ses activités depuis Tbilissi, la capitale de la Géorgie, qui se trouve à huit heures  de route de Bakou. « Des journalistes persécutés se réfugient régulièrement ici en cas d’urgence », indique Giorgi Jghenti, le coordinateur local. La maison louée par l’ONG abrite aussi Obyektiv TV, la Web télé de l’IRSF qui   dénonce les violations des droits humains et la répression des opposants en Azerbaïdjan. « Tout est produit ici, car il est devenu impossible de travailler depuis Bakou, affirme Fira Jabrailova, la présentatrice du programme quotidien.  Mais nous avons des correspondants locaux qui nous envoient des vidéos tournées clandestinement. Je ne retourne plus en Azerbaïdjan, car je n’y suis plus en sécurité ; ici je suis suivie dans la rue par des agents du renseignement, mais au moins je ne suis pas frappée. »

La liberté et la sécurité dont jouissent les journalistes azerbaïdjanais·e·s exilé·e·s en Géorgie sont pourtant précaires.  En mai 2017, le journaliste d’investigation Afgan Mukhtarli est mystérieusement kidnappé à Tbilissi avant de  réapparaître de l’autre côté de la frontière, où il purge actuellement une peine de six ans de prison. Son nom vient s’ajouter à la longue liste des 150 prisonnières et prisonniers politiques en Azerbaïdjan. Une fois la peine purgée, la libération est toutefois loin d’être garantie, car le régime a l’habitude d’ajouter de nouvelles charges. « Mehman  Huseynov devrait normalement sortir en mars prochain, mais sa peine peut s’allonger, remarque Arzu Geybullayeva, le scénario est difficile à prédire car l’État est capable de tout. » Une crainte partagée par Emin Huseynov qui sillonne l’Europe de conférence en conférence pour demander la libération de son frère et celle de tous les prisonniers et prisonnières politiques.