Eleanor Roosevelt est la première présidente de la Commission pour les droits de l’homme. Celle que le président Truman avait surnommée la «première dame du monde» est l’inspiratrice politique de la Déclaration. © Nations unies
Eleanor Roosevelt est la première présidente de la Commission pour les droits de l’homme. Celle que le président Truman avait surnommée la «première dame du monde» est l’inspiratrice politique de la Déclaration. © Nations unies

DUDH Une lueur dans la nuit

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
Il y a septante ans, la Déclaration universelle des droits de l’homme était adoptée à Paris: trente articles fondamentaux désormais traduits en 512 langues. Aujourd’hui, cette grande dame n’a pas pris une ride. Elle reste l’idéal commun à atteindre et à défendre malgré de nombreuses résistances.

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », depuis septante ans, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme résonne comme une promesse. Paris, 10 décembre 1948. Réunis au palais de Chaillot, quarante-huit États membres des Nations unies mettent au monde, au petit matin, la Déclaration universelle  des droits de l’homme (DUDH). Huit États s’abstiennent. La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et l’Union soviétique ne sont pas d’accord avec la définition du principe d’universalité. L’Afrique du Sud refuse l’affirmation de l’égalité devant la loi sans distinction de race et l’Arabie saoudite conteste l’égalité hommes-femmes. Enfin, le Yémen et le Honduras ne participent pas au vote. Aucun État ne s’oppose pourtant au texte. Il s’agit d’une lueur dans la nuit au lendemain des horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

Les dirigeant·e·s de l’époque font preuve d’une formidable volonté politique. Il faut dire que les circonstances  appellent à l’action. L’année 1948 est marquée par l’assassinat du Mahatma Gandhi en Inde, par la guerre israélo-arabe au Moyen-Orient et par l’instauration de l’apartheid en Afrique du Sud. Si la Birmanie devient indépendante, de nombreux États de l’hémisphère Sud subissent encore les affres de la colonisation.

Universels et indivisibles

Eleanor Roosevelt est l’inspiratrice politique de la DUDH. Celle que le président Truman avait surnommée la «première dame du monde» en raison de son engagement pour les droits des oppressé·e·s, devient la première présidente de la Commission des Nations unies pour les droits de l’homme. Le comité de rédaction est également composé du diplomate et philosophe chinois Peng-Chun Chang, du théologien libanais Charles Habib Malik, du vétéran australien de la Première Guerre mondiale William Hodgson, du juge militaire chilien Hernán Santa Cruz, de l’ambassadeur soviétique Alexander E. Bogomolov, de l’avocat canadien John Peters Humphrey et du juriste français René Cassin.

Les auteur·e·s doivent faire face à de nombreuses pressions politiques. Leur principale victoire réside dans la  déclaration de l’indivisibilité des droits humains. Il n’y a pas de hiérarchie dans la Déclaration. Les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels sont tous sur le même plan. «Qui peut nier que nous partagions la même horreur de la violence ? Qui peut nier que nous cherchions à vivre à l’abri de la peur, de la torture et de la discrimination ? Qui peut nier que nous cherchions à nous exprimer librement et à réaliser les objectifs que nous nous sommes fixés?», déclarait Kofi Annan en 1997. La Déclaration repose sur la conviction qu’il existe des valeurs partagées par tous les humains. Aucune disposition ne peut être interprétée en fonction du contexte social, religieux ou culturel.

En 1948, pour la première fois dans l’Histoire, tous les humains peuvent revendiquer leurs droits au niveau  international. Les droits et libertés fondamentales deviennent un élément central des relations internationales. Pourtant, à l’époque, la DUDH n’est encore qu’une déclaration d’intention.

Il faut attendre l’entrée en vigueur des deux pactes internationaux, vingt-huit ans plus tard, qui deviendront les premiers instruments juridiquement contraignants pour les États. Aujourd’hui, 169 des 193 États membres de l’ONU ont ratifié le pacte relatif aux droits civils et politiques, et 172 ont ratifié celui relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

Des victoires...

La fin des années 1980, avec la chute du rideau de fer, a nourri de nombreux espoirs pour les droits humains. Cette période coïncide avec l’entrée en vigueur de plusieurs traités, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, celle contre la torture et celle pour les droits de l’enfant. Des  instruments efficaces dans la mise en oeuvre des droits humains. D’autres avancées importantes ont eu lieu ces septante dernières années : 106 pays ont aboli la peine de mort, alors qu’ils n’étaient que huit en 1948. En 2002 a été créée la Cour pénale internationale à La Haye, pour juger les crimes de guerre ou les crimes contre l’humanité. Le nombre des victimes de conflits armés a pratiquement été divisé par vingt, le taux d’alphabétisation a doublé, alors que le taux de décès avant l’âge de cinq ans est passé de 22 à 4 % en septante ans.

...Et des échecs

Le chemin vers l’idéal que sont les droits humains est pourtant aussi parsemé d’échecs. La communauté internationale n’a pas réussi à empêcher les génocides en ex-Yougoslavie et au Rwanda ou le nettoyage ethnique du  peuple rohingya au Myanmar. En Syrie, le conflit fait rage depuis plus de sept ans, mais le Conseil de sécurité,  paralysé par le droit de veto de ses cinq membres permanents, s’embourbe.

Récemment, l’état d’urgence déclaré en Turquie et en France a sérieusement restreint les libertés fondamentales sous prétexte de combattre le terrorisme. Le monde fait face depuis 2015 à une grave crise de la solidarité. Préférant se renvoyer les responsabilités comme une balle de ping-pong, les gouvernements relèguent aux oubliettes les droits des personnes migrantes. Enfin, le développement des nouvelles technologies fait planer de graves menaces sur la protection de la sphère privée.

«Le monde a enregistré des retours en arrière considérables en matière de droits de l’homme ces dernières années», confie l’ancien président de la Confédération Didier Burkhalter. «En particulier, la relativisation de l’universalité des droits me paraît une gigantesque menace. L’instrumentalisation du Conseil des droits de l’homme est aussi inquiétante.» Le contexte politique actuel est décourageant. L’ascension fulgurante de dirigeants populistes tels que Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Viktor Orbán en Hongrie ou encore Matteo Salvini en Italie laisse présager de sérieux obstacles pour faire respecter les libertés fondamentales. « Le triomphe politique des idées simples dressant les uns contre les autres, prônant la haine presque avec fierté, ne vaut pas mieux », complète  Didier Burkhalter. « Il faut beaucoup d’ambition et de modestie pour servir les droits de l’homme. »

Nager à contre-courant

La Déclaration universelle n’est pourtant pas une vieille femme assoupie et oubliée dans un coin du monde. Aux quatre coins de la planète, la société civile s’organise. Pour Kumi Naidoo, le nouveau secrétaire général d’Amnesty International, cet anniversaire est une formidable opportunité de revitaliser la bataille pour les droits humains. Mais comment faire ? « Nous devons dialoguer avec celles et ceux qui ont voté pour les populistes, afin de comprendre  quelles sont leurs peurs et les reconnaître. Il nous faut construire un pont vers eux, afin de les convaincre de passer dans le camp de ceux qui respectent les droits humains », avance le militant sudafricain. Il recommande d’adopter la désobéissance civile face aux dirigeants politiques qui nous mènent au désastre. « Lorsque nous regardons par exemple Rosa Parks aux États-Unis, Nelson Mandela en Afrique du Sud ou le Mahatma Gandhi en Inde, ils ont tous été jetés en prison lorsqu’ils résistaient à l’injustice. Aujourd’hui, de nombreux monuments célèbrent leurs combats. L’activisme n’est pas un concours de popularité. Pour faire avancer les droits humains, il faut apprendre à nager à  contre-courant ! » Saisissons toutes et tous ce septantième anniversaire pour redonner de la vigueur à la DUDH.  Hissons ensemble haut et fort les couleurs des droits humains.