© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Xénophobie

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
«Ça la gêne lorsqu’il la rattrape à la sortie du bus et fait avec elle le chemin du retour vers sa maison. Lorsqu’il lui dit qu’elle est belle, comme aucun garçon de sa contrée n’oserait le faire.»

Elle est encore une enfant lorsqu’elle le voit pour la première fois. Comme surgi de nulle part, il se tient là dans le jardin de la maison. Enfin, sur la pelouse de la villa de ses parents. Une villa de zone villas, aux abords de la capitale du Vieux-Pays. Il doit avoir le même âge qu’elle. Il a la couleur de peau d’un métis dont on peut lire des origines africaines ou indiennes. Son corps élancé semble toujours en mouvement. Ses traits lui paraissent indéfinissables. Ils ne sont pas pareils à ceux des Italiens qu’elle a l’habitude de voir, ni à ceux d’un Africain. D’où peut-il venir ? Ses cheveux aussi sont étranges, des cheveux très noirs, brillants, qui forment de grosses boucles régulières sur sa tête. Lorsqu’il s’approche d’elle, un large sourire découvre ses dents blanches, qui tranchent avec le ton de sa peau.

Elle le regarde en se disant qu’il n’a rien à faire sur la pelouse de la villa de ses parents. Normalement, les gens n’entrent pas ainsi sur le terrain des autres. D’ailleurs, la plupart des maisons sont entourées de thuyas, de barrières ou de haies de buissons. Ses parents semblent être les seuls loin à la ronde qui n’aient pas clôturé leur propriété. Il s’appelle Roberto, lui apprend-il, et vient du Cap-Vert. Autrefois une colonie portugaise où l’on parle un créole teinté de la langue des anciens maîtres. Il vit dans ce coin de pays depuis quelques années. Sa mère travaille pour l’entreprise de jus de fruits, juste à côté de la grand-route. Il habite seul avec elle dans l’un des immeubles à l’entrée du village, celui juste en face du parc à jeux. Elle aurait envie de répondre à son sourire. Mais se contente de parler en conservant son sérieux.  

Ça la gêne lorsqu’il la rattrape à la sortie du bus et fait avec elle le chemin du retour vers sa maison. Lorsqu’il lui dit qu’elle est belle, comme aucun garçon de sa contrée n’oserait le faire. Ça la gêne qu’il débarque dans le jardin de ses parents lorsqu’elle prend le soleil en maillot de bain. Trop différent, il est trop différent. Il a commencé le lycée avec deux années de retard, son français qui n’était pas à niveau. Pas dans le même établissement que le sien, dans le collège situé au sud de la ville. Elle sait trop bien comme les élèves de son lycée raillent les quelques Italiens, les seuls étrangers qui, dans le Vieux-Pays de ces années, ont tenté le gymnase. « Tout juste bons à étudier les langues, avec leurs cheveux gominés et leurs sacs à dos de marque, ceux-ci », disait-on d’eux. Elle sait trop bien ce qu’il subit avec son sang noir et sa beauté distincte. Elle sait qu’on moque son cartable sous le bras au lieu du sac de collégien, ses manières, ses élans, sa gouaille et ses cheveux luisants. 

Elle déteste les railleries prononcées ou la distance tacite de la plupart des lycéens envers les Italiens, les élèves qui ont gardé des manières marquées de villageois, ou ceux qui tout simplement diffèrent. Elle n’a intériorisé ni leurs vues, ni leur dédain. Non. Mais elle n’a pas la force de s’y opposer. Elle qui peine à effacer son exubérance, son corps trop visible, ses avis tranchants pour s’intégrer au petit cercle des lycéens. En apparence, elle s’aligne sur les manières des fils de notables ou des hôteliers de la vallée qui, déjà si jeunes, portent l’assurance d’être de ceux qui comptent. Elle sait qu’elle n’aura pas le courage d’assumer la compagnie de Roberto et surtout pas sa compagnie amoureuse. Et pourtant, sa beauté et son sourire la troublent chaque fois qu’elle le rencontre. Elle laisse ses pensées le rejoindre dans les moments de solitude, puis chasse l’image du garçon de son esprit. 

***

Dix ans ont passé. Elle vit dans la ville du bout du lac. La plus grande et la plus ouverte sur le monde dans la partie francophone de son petit pays. La plupart des jeunes gens qui l’entourent se préparent à des métiers qui vont vite, des métiers où tout semble fait pour que l’on cesse de penser. Des métiers où l’on se plie à une hiérarchie, à des savoir-faire étriqués, à des pratiques de management absurdes, à des logiques dictées par le profit, à des personnes qui cherchent à avoir l’ascendant sur autrui autour d’enjeux dérisoires. Elle a voulu prolonger le temps des études pour rester à l’écart de ce monde qui, au nom de la croissance et de l’efficience, s’agite en vain quand il ne broie pas les hommes qui le font tourner. Les faisant ployer à petit feu sous le lot des maladies modernes, burn-out, dépression, stress, anxiétés en tout genre. Elle poursuit des études de doctorat en philosophie, tout en enseignant à l’université.

Son bureau est situé dans le plus ancien des bâtiments universitaires de la ville, celui qu’elle préfère, justement pour sa vétusté. Elle se sent comme chez elle lorsqu’elle arpente les parquets grinçants de la bibliothèque au plafond boisé infiniment haut. Dans la cafétéria étriquée et enfumée d’où débordent les étudiants qui se répandent dans les couloirs et le hall central. Lorsqu’elle s’installe dans les salles de cours aux auditoires brinquebalants, avec leurs pupitres en bois que l’on retourne pour les abattre sur les genoux. Et dans le grand parc traversé de rangées d’arbres centenaires, où trônent des théologiens réformateurs dont elle persiste à ne retenir ni le nom, ni la brillante destinée. 

Elle est assise à l’arrière du tram qui la ramène dans le quartier où elle vit, celui qui monte en pente douce depuis la gare. Sur son siège, elle observe le va-et-vient du véhicule. Appuyé contre une paroi mobile, un adolescent écoute de la musique dans son casque Sony. Des Brésiliennes parlent plus fort qu’elles ne devraient selon les règles de bienséance de son pays. Des mères de famille tiennent leur poussette ou leurs enfants à la main, des vieux réclament leur place assise comme un dû en maugréant. Parmi le flux des passagers qui entrent et sortent, encore des visages d’ailleurs, asiatiques, latinos, africains… Qu’elle aime être mêlée à cette foule bigarrée. Dommage qu’elle ne soit pas représentée à l’université, si largement réservée aux jeunes gens blancs issus d’une parenté aisée et instruite. Il faudra encore au moins une génération pour que les populations d’ailleurs y accèdent en nombre, songe-t-elle. Dommage aussi qu’elle ne vive pas dans une de ces métropoles où les enfants des grandes communautés d’immigrés, déjà ont fait sauter le verrou de la vénérable institution de leur ambition et de leur élan.

Elle ne l’a pas vu monter dans le tram. Soudain Roberto est assis en face d’elle. Il l’interpelle avec son sourire immense. Un sourire qu’elle n’a pas de peine à lui retourner franchement, cette fois. Elle lui pose les questions pour savoir ce qu’il est devenu. Il a abandonné les études, apprend-elle. Derrière sa manière faussement légère d’expliquer que ce n’était pas pour lui, elle sent le regret. Entre une mère qui parlait à peine le français, et des élèves et professeurs au mieux distants, comment aurait-il pu combler ses lacunes, songe-t-elle. Il tient le bar d’une boîte de nuit. A un enfant, une fille, d’une femme avec qui il ne vit plus. Elle sourit, lui laisse son numéro de téléphone avant de sortir du tram.

Ils se revoient. Sur la jetée des Bains, dans les cafés de son quartier, les salles de concert ou les parcs de leur ville. Ils passent leur première nuit ensemble, suivie d’une autre et d’une autre encore. Elle aime les instants partagés dans l’intimité de leurs appartements, le studio du jeune homme ou son deux-pièces à elle. Elle aime les éclats de rire qu’il déclenche en elle, leurs discussions interminables, la spontanéité de leurs échanges. Pourtant, lorsqu’il se met à lui prendre la main dans la rue, elle sent une gêne. Elle se rassure en se disant qu’elle ne croisera aucun ami, aucune connaissance. Et s’en veut de penser ainsi. Les semaines et les mois passent, ils continuent à se voir. Il l’amène sur son lieu de travail, lui présente des amis, sa mère. De son côté, elle repousse le moment de le mêler à ses proches ou de parler de leur histoire à ses parents. Toujours cette gêne. Et cette culpabilité qui l’assaille, à cause de la gêne qu’elle ressent. 

***

Presque dix ans ont passé, à nouveau. Elle a fait sa vie avec un homme de ce coin de pays. Du moins c’est ce qu’elle s’efforce de croire. Un homme blanc qui a étudié, qui a un travail que l’on a lorsque l’on a étudié. Un homme avec des économies, un treizième salaire, un deuxième pilier et des biens qui lui viennent de sa famille. Une famille d’ici, établie depuis des lustres et opulente. Comme le sont beaucoup de familles de ce pays. Elle a aimé les rires qu’il déclenchait en elle, les moments passés dans leurs appartements respectifs, leurs discussions interminables. Elle a aimé lorsqu’il a commencé à lui prendre la main dans la rue, dans les cafés et les restaurants de son quartier. Elle l’a présenté à son cercle d’amis, à sa famille. Il a fait de même. Ils ont pris le genre d’appartement que les couples d’ici prennent lorsqu’ils se décident à fonder une famille. Un enfant est né, puis un autre. Elle n’a pas voulu voir que les choses tournaient toujours plus autour des enfants. Que l’homme et elle déclenchaient les espaces de leur intimité charnelle comme pour se convaincre de la permanence de leur sentiment. Mais sans réel désir.

L’homme et elle sont assis dans le train avec leurs enfants. Elle leur donne à manger, en tenant le plus petit sur ses genoux. Parmi les passagers qui entrent dans le véhicule à l’arrêt, elle voit apparaître Roberto. Il la salue poliment, en contenant son sourire. Elle fait de même. Il s’assied avec sa fille, presque une adulte à présent, dans les quatre sièges du compartiment placés juste à côté de ceux qu’elle occupe avec sa famille. Elle l’observe. Roberto et sa fille se sont mis l’un contre l’autre et feuillettent ensemble un même magazine. Elle ressent la complicité et la chaleur qui le lie à son enfant.

Roberto la regarde aussi. Il voit la froideur et la distance de l’homme à son égard. Il voit comme il la rabroue lorsqu’elle lui demande s’il peut prendre un instant l’enfant sur ses genoux. Il voit comme l’homme coupe court à tout échange avec elle sur un ton méprisant. Et le silence lourd qui s’installe entre eux pendant le trajet. Elle sait qu’il la voit malheureuse.

Lorsqu’elle sort du train en tenant ses deux enfants par la main, elle dit au revoir à Roberto en lui souriant. Il ne répond pas à son sourire. Il se contente de la regarder elle et sa famille, en hochant la tête.