La population vénézuélienne est confrontée au manque de nourriture, d'électricité, de médicaments et de soins médicaux, survivre est devenu un combat quotidien. ©  	Juan Pablo Cohen/  La Opinión
La population vénézuélienne est confrontée au manque de nourriture, d'électricité, de médicaments et de soins médicaux, survivre est devenu un combat quotidien. © Juan Pablo Cohen/ La Opinión

Venezuela L’art de survivre

Par Geneviève Garigos – paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Le quotidien des habitants de Caracas est un angoissant marathon. Reportage parmi les Vénézuéliens pour qui se nourrir, se déplacer ou se soigner est devenu une épreuve quotidienne.

 Depuis le 23 janvier, le Venezuela a deux présidents : l’un élu, lors d’élections contestées, Nicolás Maduro, et l’autre autoproclamé par intérim, Juan Guaidó. Cette crise politique qui divise le pays se joue dans un contexte économique et social catastrophique mais, ce reportage a été réalisé en octobre et novembre 2018, avant que Juan Guaidó soit reconnu président du Venezuela par une vingtaine de pays. La situation du reportage date donc de la période durant laquelle Nicolás Maduro avait le plein pouvoir.


Tous les matins, Laura M.* prend le métro pour le centre de Caracas. Un métro bondé, sale, imprégné d’odeurs de sueur. Elle s’y sent «comme un animal en cage». Violence des attouchements, des insultes, des vols à la tire, voire des braquages sous l’oeil indifférent de policiers omniprésents. Fille aînée d’une famille de paysans, Laura a quitté son village à seize ans pour suivre des études universitaires à Caracas. Aujourd’hui, elle en a 34 et vit à Carapita, une banlieue populaire rongée par la violence. Son seul espoir consiste à permettre à son fils, qu’elle élève seule depuis le départ de son mari, de réaliser les rêves auxquels elle a dû renoncer.

Diplômée d’une maîtrise en sciences de l’éducation, Laura a enseigné quinze ans dans un établissement catholique subventionné par l’État. Licenciée, elle retrouve un emploi dans une entreprise privée. Le salaire est meilleur mais les trajets sont interminables. Le soir, elle regagne un logement loué 800 bolivars (BS), une fortune pour une pièce avec cuisine et salle de bains, dans les hauteurs d’un barrio où les maisons poussent les unes sur les autres et les services manquent cruellement. Elle est confrontée au rationnement d’électricité et d’eau, dont elle reste privée du mercredi soir au mardi matin et qui ne vient pas du robinet mais des fuites du toit. Une eau non potable, boueuse. Les ordures s’entassent au coin de la rue, attirant rats et insectes. Mais sa véritable crainte, c’est la nourriture. Comment apaiser la faim de son fils ? Avec des prix qui doublent toutes les semaines, les aliments disponibles sont inabordables. Certes, Laura a droit à la bolsa Clap (comités locaux d’approvisionnement et production), une caisse subventionnée par l’État, qui contient quelques kilos d’aliments de base (pâtes, riz, farine de maïs), du sucre, des lentilles et de l’huile, qu’elle paye 200 BS.

Avec des prix qui doublent toutes les semaines, les aliments disponibles sont inabordables.

L’humiliation de la «bolsa»

Lancée en mars 2016, présentée comme une réponse à la pénurie alimentaire, la bolsa est décriée pour la mauvaise qualité des produits importés du Mexique, de Colombie, ou de plus loin, sans apports protéiques. La bolsa constitue un outil de contrôle social des plus pauvres par les 32 000 comités locaux, qui la distribuent à leur convenance. Pour cet apport alimentaire de quelques jours, Laura a cédé au harcèlement et aux menaces de la Manzanera, la femme assignée par le conseil local pour la surveiller. Elle a pris le Carnet de la Patrie, qui contient toutes ses données personnelles. Censée recevoir la bolsa tous les mois, elle l’attend six semaines, voire davantage. Pire, à tout moment, si elle est suspectée de critiquer le gouvernement, la Manzanera peut décider de la supprimer de la liste des bénéficiaires.

Elle pourrait aussi acheter des «produits régulés» les lundis et samedis dans certains supermarchés. Il lui faudrait faire la queue toute la nuit et une partie de la journée, sans l’assurance que des produits soient encore disponibles. Sans compter l’humiliation de se voir imprimer «un numéro sur la peau comme un animal» par les militaires qui surveillent, maltraitent, font passer ceux qui leur glissent un billet. Elle préfère acheter au prix fort des oeufs, du pain, des bananes aux vendeurs ambulants. La boîte d’oeufs coûtait 240 BS la semaine dernière, plus de 600 cette semaine. Elle en gagne 3500 par mois.

L’inquiétude de Victor E.*, c’est le bus. Il louait un appartement dans Caracas, mais quand le propriétaire a vendu pour s’exiler, il est parti comme des milliers de jeunes, vivre avec sa grand-mère dans une cité-dortoir. Le prix du ticket de bus a été fixé à 10 BS par le gouvernement de Nicolás Maduro. Avec l’inflation, les coopératives qui gèrent les véhicules ne peuvent en assurer l’entretien et ils restent au dépôt. Les gestionnaires multiplient le prix du billet par cinq au risque de se retrouver contrôlés par la police. Les queues s’allongent indéfiniment devant les arrêts, et des perreras destinées au transport du bétail sont utilisées pour les citoyen·ne·s. Victor doit patienter entre deux et quatre heures pour une heure de trajet. Et il lui faut aussi des billets de banque pour acheter le ticket. Hormis les retraité·e·s qui reçoivent leur pension en liquide, le retrait à un distributeur est plafonné à 20 BS par jour à cause de la pénurie.

Braquages dans les autobus

L’autre angoisse de Victor, c’est la violence. Il repère les voleurs et voleuses à la tire. Deux fois, il a sauvé la montre héritée de son père. Mais il a dû la laisser à celui qui lui a collé un pistolet sur la tempe. Son trajet comporte une partie d’autoroute, les braqueurs sortent alors leurs armes, dépossèdent les passagères et passagers pris au piège, forcent les femmes à se dénuder, les humilient. Une fois, il s’est rebellé, son nez en conserve les séquelles. Depuis, il se méfie de tout le monde et monte dans le bus la peur au ventre.

Pour payer les traitements, Marcos s’est privé de nourriture. Aujourd’hui la fillette a six mois, lui a perdu 17 kilos, flotte dans ses vêtements.

Pour Marcos H.*, tout bascule le jour où sa femme Judith, enceinte de sept mois, commence à saigner. Elle supplie le médecin de pratiquer une césarienne. Une chance, les urgences ne sont pas fermées! Marcos, lui, se démène pour acheter compresses, seringues, aiguilles et fils à suturer, bombonnes d’eau, chlore pour stériliser la salle… Pourtant, la petite Rachel sera infectée par un champignon. Le jour même de la césarienne, Judith et Rachel sont renvoyées chez elles. Pour payer les traitements, Marcos s’est privé de nourriture. Aujourd’hui la fillette a six mois, lui a perdu 17 kilos, flotte dans ses vêtements. Il a rejoint le cortège des ombres que l’on croise dans les rues, parfois sur le sol, incapables d’avancer. La pénurie de médicaments s’est intensifiée depuis 2014, aggravée par l’émigration massive du personnel soignant : 26 000 médecins ont quitté le pays.

Les morgues débordent

En 1998, Elizabeth T.* est diplômée en pédopsychiatrie. Depuis, elle a toujours travaillé à l’hôpital. Elle en a démissionné quand son chef de service lui a intimé l’ordre de falsifier les dossiers d’enfants morts de dénutrition. Elizabeth a refusé d’émigrer. Soucieuse de prendre une part de «toute cette souffrance qui submerge le pays», elle travaille pour une association. Les familles arrivent souvent en consultation sans avoir mangé depuis des jours. Impossible de faire un prélèvement sanguin, d’administrer certains médicaments. Les doses doivent être diminuées pour qu’ils puissent les supporter.

Certaines pathologies qui avaient disparu font à nouveau des ravages, faute de vaccins, de prévention : paludisme, tuberculose, VIH.

Certaines pathologies qui avaient disparu font à nouveau des ravages, faute de vaccins, de prévention : paludisme, tuberculose, VIH. L’année dernière, pour la première fois, elle a diagnostiqué un cas de diphtérie. «L’état du système de santé est tel qu’il faudrait huit ans d’investissements massifs pour revenir à la situation de 1980, précise-t-elle. Il en fallait trois en 2017.» Certaines familles ne peuvent plus payer de funérailles. Les corps s’entassent dans des morgues avant d’être enterrés dans une cour, une ruelle, enveloppés d’un drap, de sacs-poubelles. Les pénuries de nourriture, d’eau, d’électricité, de médicaments, de transports, le dénuement extrême sont les facettes d’une politique d’État qui vise à contrôler la population par la peur et l’impunité. La violence règne – 7 millions de Vénézuélien·ne·s sont en deuil d’un proche – comme l’absence de justice, la censure, les arrestations arbitraires, la torture. Quand la nuit tombe sur Caracas, l’éclairage manque, les rues se vident. Pourtant, nombreuses sont les personnes qui résistent, s’organisent, se réinventent chaque jour pour sauver des vies. Ils croient encore dans la solidarité.

* Les prénoms et noms ont été modifiés pour la sécurité des personnes.