Les personnes déplacées depuis un an ont généralement épuisé toutes leurs économies. Certaines n’ont parfois aucun toit et sont exposées aux intempéries. © UNHCR Rawabi Al Nahdah
Les personnes déplacées depuis un an ont généralement épuisé toutes leurs économies. Certaines n’ont parfois aucun toit et sont exposées aux intempéries. © UNHCR Rawabi Al Nahdah

Yémen: la guerre ignorée La détresse des déplacé·e·s

Par Manuela Reimann Graf - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Deux millions de personnes ont fui leur domicile pour se réfugier dans une autre partie du Yémen. Shabia Mantoo, responsable du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) décrit une situation intenable.
AMNESTY: Les personnes déplacées sont celles qui souffrent  le plus gravement de la guerre. Quelles sont leurs conditions de vie ?

Shabia Mantoo: Elles mènent une lutte quotidienne pour  avoir accès à de la nourriture et éviter la violence et les bombardements.  Depuis le début du conflit, quatre millions de  personnes ont été contraintes de fuir leur domicile. Un quart  d’entre elles ont tenté de rentrer, pour découvrir que leur  habitation avait été détruite. Beaucoup ont dû fuir à maintes  reprises d’une région à l’autre. Les personnes déplacées depuis  un an ont généralement épuisé toutes leurs économies et  dépendent alors de l’aide de leur communauté. Certaines n’ont  parfois aucun toit et sont exposées aux intempéries. 

Pourquoi très peu de Yéménites quittent le pays ? 

La majorité n’a d’autre choix que de rester au Yémen. La  plupart n’ont même pas les moyens de traverser le pays.  De plus, il est presque impossible de quitter le pays en raison  des affrontements aux frontières. Jusqu’à présent,  seules 65'000 personnes sont parvenues à fuir dans les États  voisins ou dans d’autres pays du Moyen-Orient.

Comment le travail du HCR a-t-il évolué avec l’intensification des affrontements ?

Nous sommes présents dans le pays depuis une trentaine  d’années. Avant le conflit, nous répondions aux besoins des  personnes qui fuyaient la Corne de l’Afrique pour se réfugier au Yémen. Depuis quatre ans, la migration  est surtout un phénomène interne. Nous répondons  aux besoins des Yéménites déplacés au sein de leur propre  pays. Notre longue présence dans le pays nous a permis de  mettre en place des programmes humanitaires dans chaque  gouvernorat. Notre travail au Yémen est devenu extrêmement  difficile, le conflit a fait plonger le pays dans l’une des plus  graves crises humanitaires. Nous négocions sans cesse avec  les différents camps pour obtenir un accès humanitaire sans  entrave, ainsi que pour assurer la protection de notre personnel  et de nos infrastructures.    

 

Golfe de douleur

Aussi étrange que cela puisse paraître, des dizaines de milliers de  migrant·e·s et de réfugié·e·s sont arrivé·e·s et continuent d’arriver au  Yémen chaque année, malgré la guerre, en provenance principalement  de pays de la Corne de l’Afrique comme la Somalie, l’Éthiopie et l’Érythrée.  Le Yémen a toujours été un pays de transit et d’accueil en raison de sa situation géographique dans le golfe d’Aden. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 60'000 personnes  sont arrivées au Yémen en 2017. Beaucoup d’entre elles souhaitent se rendre ensuite aux Émirats arabes unis ou poursuivre leur périple  vers d’autres États. Mais compte tenu de la situation au Yémen, de nombreuses personnes réfugiées restent bloquées dans le pays.

D’année en année, les conditions d’accueil dans le pays se sont détériorées. «Beaucoup n’ont absolument aucune idée de la situation au Yémen»,  explique Shabia Mantoo, du HCR. «Pour y remédier, nous avons lancé en 2017 une campagne d’information dans les principaux pays d’origine  des personnes cherchant refuge au Yémen.» Toutefois, de nombreuses personnes traversent encore la mer par le golfe d’Aden, à bord de bateaux de fortune surpeuplés.  Le conflit favorise également les réseaux de passeurs. Les réfugié·e·s qui parviennent néanmoins à rejoindre le Yémen sont souvent arrêté·e·s et détenu·e·s dans des camps, comme l’ont signalé diverses organisations  humanitaires et l’Organisation internationale pour les migrations.  L’extorsion, les demandes de rançon, l’esclavage et la violence sexuelle sont quotidiens. De violents renvois sont également pratiqués, parfois par ces mêmes passeurs qui amènent les réfugié·e·s dans le pays.  Certains Yéménites font le trajet inverse, quittant la péninsule arabique pour rejoindre l’Afrique. Selon le HCR, des dizaines de milliers de  Yéménites ont fui leur pays pour rejoindre Djibouti, la Somalie et  l’Éthiopie. (mre)