Au Népal, des milliers de femmes sont bannies durant leurs règles et forcées de s’exiler dans de petites huttes. © REUTERS/Navesh Chitrakar
Au Népal, des milliers de femmes sont bannies durant leurs règles et forcées de s’exiler dans de petites huttes. © REUTERS/Navesh Chitrakar

Opinion Le sang de l'exil

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Le tabou des règles pèse lourd sur les droits des femmes. Au Népal notamment, dans les régions rurales, les femmes sont considérées comme impures lorsqu'elles ont leurs règles et doivent s'isoler dans de petites huttes.

Une fois par mois, Parbati Bogati quitte sa maison pour s’installer dans une petite cahute isolée de son village de Purbi Chauki, à l’ouest du Népal. Elle y reste quelques jours, le temps que le sang cesse de couler. La jeune femme de 21 ans, comme des milliers de femmes du sous continent indien, respecte chaupadi.

Une tradition hindouiste selon laquelle les femmes sont considérées impures lorsqu’elles ont leurs règles. Le mercredi 31 janvier, pour combattre le froid, la jeune femme allume un feu dans sa hutte avant de s’endormir. Elle ne se réveillera jamais. Elle est retrouvée morte, les jambes brûlées. La pratique de chaupadi fait chaque année plusieurs victimes au Népal, mortes de froid, brûlées par les flammes ou mordues par des serpents. Une enquête du gouvernement népalais révélait en 2010 que 19% des femmes menstruées observaient cette coutume, mais ce chiffre grimpait jusqu’à 50% dans les régions rurales.

Une semaine par mois, soit environ 2040 jours de leur vie, ces femmes vivent recluses. Elles doivent manger et dormir séparées de leur famille, ne peuvent entrer dans les temples ni utiliser les mêmes installations sanitaires. En 2005, la Cour suprême a interdit chaupadi et l’an dernier, le gouvernement a instauré une loi punissant de trois mois de prison toute personne forçant une femme à s’isoler. Pourtant, la tradition supplante encore souvent la loi. On prétend que si des femmes s’approchent des maisons quand elles ont leurs règles, elles pourraient y mettre le feu, attirer les tigres et contaminer les cultures.

Des superstitions similaires frappent aussi sous nos latitudes, avec des conséquences moins dramatiques. On disait encore à ma mère qu’elle ne pourrait jamais faire monter une mayonnaise durant ses menstruations. On a longtemps justifié le fait qu’une femme ne pouvait être à la tête d’un État ou d’une entreprise par le risque qu’elle perde ses moyens suite aux fluctuations d’hormones.

En Suisse, les protections hygiéniques sont encore taxées à 7,7%, comme les produits de luxe, alors que la litière pour chat l’est à 2,5%. Le Conseil fédéral est pourtant entré en matière, le 21 février, pour abaisser la TVA. La santé menstruelle ne devrait pas être un luxe. Pourtant, dans le monde, 500 millions de femmes n’ont pas accès aux protections hygiéniques. Elles doivent recourir à des chiffons, du papier ou parfois de la terre, ce qui entraîne souvent des infections. En Afrique, une fille sur dix manque l’école chaque mois, faute de protection. Le tabou menstruel pèse lourd sur les droits des femmes. Sans accès aux protections hygiéniques, d’autres droits comme celui à la santé ou à l’éducation sont compromis.

L’égalité ne sera jamais atteinte sans briser ce tabou. Nous pouvons toutes et tous y contribuer. Il nous faut éduquer les filles et les garçons, leur dire que le sang menstruel n’est pas sale et qu’il ne porte pas la poisse. Ne pourrions-nous pas commencer par ne plus représenter le sang menstruel dans les publicités par un liquide bleu, ou arrêter d’utiliser des paraphrases pour désigner les menstruations ? Au lieu d’être ignorées, considérées comme une malédiction, les règles devraient être célébrées !

C’est ce que font les «activistes menstruelles». Certaines distribuent des coupes menstruelles (un petit objet en silicone, une alternative écologique et économique aux tampons). D’autres manifestent contre la « taxe tampon » ou exigent que les protections hygiéniques soient remboursées par l’assurance maladie. Enfin, des scientifiques contribuent à casser les clichés. Une étude, publiée dans Frontiers in Behavioral Neuroscience en 2017, prouve que la production d’hormones durant les menstruations ne produit aucune interférence sur les fonctions cognitives.

La santé menstruelle doit devenir une priorité des politiques publiques. Il faut mettre un terme aux superstitions qui justifient les discriminations contre les femmes. Enfin, les protections hygiéniques doivent être accessibles à toutes, y compris aux femmes migrantes, à celles qui vivent dans la rue ou qui sont en prison. Une femme ne devrait jamais avoir à choisir entre se nourrir ou porter un tampon.