Bachar Aljazaz a fui la Syrie avec sa famille en 2012 et trouvé refuge en Suède, mais reste très attaché à la francophonie. Ici, les décombres de la ville de Raqqa. © AI
Bachar Aljazaz a fui la Syrie avec sa famille en 2012 et trouvé refuge en Suède, mais reste très attaché à la francophonie. Ici, les décombres de la ville de Raqqa. © AI

Syrie Les mots de Bachar pour dire le mal

Par Aline Jaccottet – paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Dans sa correspondance à un ami lausannois, le Syrien Bachar Alkazaz livre en français son courage face à la guerre. Un échange poignant publié mi-septembre.

Le français est sa patrie. Au fin fond des immenses forêts silencieuses du nord de la Suède où la guerre l’a contraint à s’installer, il n’est pas un jour sans que Bachar Alkazaz lise, écrive ou rêve dans cette langue. Elle est son point de fuite, son refuge intérieur. En témoignent les e-mails envoyés à Philippe Baud, un prêtre de Lausanne, dont un recueil est paru en septembre. Des Lettres de Syrie et d’exil qui relatent en une langue poétique les tourments intérieurs d’un homme confronté à la violence et à la mort, dans une douloureuse progression.

Le premier «Cher Philippe» date du 23 novembre 2010. Les deux hommes se sont rencontrés lors d’un voyage organisé et la guerre est encore bien loin. Guide touristique, Bachar Alkazaz maîtrise le français à la perfection. « J’ai découvert cette langue à l’âge de dix-sept ans avant de l’étudier à l’université. J’en ai immédiatement aimé toutes les sonorités, au point d’avoir écouté L’Étranger lu par Albert Camus pas moins d’une centaine de fois », raconte-t-il au téléphone. Un séjour en France lorsqu’il était adolescent lui fait entrevoir «une autre manière de vivre, où l’humain, la démocratie, tiennent toute leur place». Des années plus tard, ce lointain Hexagone des droits humains servira de boussole à sa nuit syrienne.

«Fuir le feu»

En avril 2011, c’est le temps du désespoir, après les premières manifestations contrées par le régime. «Je serais le plus malheureux des hommes d’apprendre qu’après tout ce qu’ils ont offert au patrimoine de l’humanité, les Syriens ne méritent pas un avenir meilleur», dit-il à Philippe Baud. Bachar Alkazaz veut rester optimiste, souligne que «regardant les malheurs des autres, je trouve le mien médiocre», mais la peur grandit chaque jour.

À la fin de l’année 2011, elle «ne veut plus me lâcher une seule journée» ; en février de l’année suivante, elle est «comme l’air que l’on respire chaque seconde», décrit-il à son ami. En mai, Bachar raconte la queue interminable pour un peu de pain, les portes des écoles qui se ferment, les armes qui se rapprochent. En cette mi octobre 2012 surgit la douleur de l’exil : «À quel mur, à quel meuble et à quel souvenir peux-tu dire adieu dans la maison à ce moment-là ?»

Des temps «tordus»

Le refuge jordanien ne sera que provisoire. Les autorités d’Amman excluent les enfants syriens de l’école publique, évoquant des classes surchargées, ce qui scandalise le père. Il décide alors de tenter sa chance en Europe et mise sur la Suède. «Je rêvais bien sûr de la France, mais on m’a dit que les autorités étaient débordées au point de ne pouvoir offrir un toit aux familles. Jusqu’à aujourd’hui, je tente de soigner cette blessure d’avoir dû renoncer», dit-il au téléphone.

Muni d’un faux passeport français par lequel Bachar devient Nicolas, l’exilé traverse la Turquie et la Grèce en compagnie de son fils aîné. Accepté·e·s en avril 2014 comme réfugié·e·s en Suède, Bachar et sa famille – son épouse et leurs cinq enfants – sont installé·e·s dans un petit village du nord du pays. La route et la guerre sont derrière eux… pas les épreuves. «L’oubli est un confort qui ne s’offre pas à tout le monde», écrit-il.

Admiré pour sa persévérance – Bachar enseigne aujourd’hui le suédois aux enfants en même temps qu’il l’apprend et complète une formation de maître d’école, l’homme se sent pourtant profondément déraciné. Un malaise aggravé par celui de son épouse Sawsan qui refuse tout contact avec l’extérieur, et par les mauvaises nouvelles du pays. Ses parents sont morts sans qu’il ait pu les revoir et, en mars, son frère a été tué par un obus sous les yeux de son petit garçon. Bachar le sent, il ne reviendra jamais dans les ruelles ensoleillées de Damas. Son horizon à lui, désormais, c’est la France, un jour peut-être. Et la vie dans une ville, «avec des trottoirs, parce que les trottoirs, c’est la rencontre, c’est la vie», dit-il en une voix où soudain, l’on perçoit un sourire.

«Lettres de Syrie et d’exil», Bachar Alkazaz, 2018, Éditions Labor et Fides, 168 p.