©Anne-Marie Pappas
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Violences sexuelles, le poids des représentations La traite des femmes en Suisse

Par Manuela Reimann Graf - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 97, Juin 2019
Grave atteinte aux droits humains, la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle existe aussi en Suisse. Une femme qui parvient à en réchapper n’est nullement certaine de recevoir l’aide à laquelle elle aurait droit en tant que victime.

Chidi* a dix ans lorsque sa mère l’abandonne. La petite Nigériane vit un certain temps dans la rue avant de travailler pour une riche famille. Avec son maigre salaire, elle aide sa grand-mère adorée. Quand la jeune fille a dix-neuf ans, son employeuse lui propose de partir en Espagne, où elle pourrait gagner davantage comme femme de ménage. Après un serment rituel qui renforce sa détermination, Chidi s’engage par contrat à obéir à sa patronne et à lui rester fidèle quoi qu’il arrive. Elle ne doit en aucun cas révéler qui l’a amenée en Europe.

C’est ainsi que la jeune femme se retrouve aux mains des passeurs. Ils la violent durant le voyage et la remettent à une proxénète à laquelle Chidi doit 40 000 euros pour « remboursement des frais de voyage et paiement des intermédiaires ». Chidi est dès lors forcée à se prostituer quotidiennement. Elle doit jour et nuit offrir des services sexuels aux hommes qui se succèdent à un rythme soutenu, attendant debout dans la rue pendant des heures, parfois dans un froid glacial. Tout l’argent disparaît dans la poche de la proxénète. La jeune fille n’ose protester, à cause du serment et parce qu’elle a peur que sa grand-mère ne fasse l’objet de représailles. Comme Chidi ne gagne pas suffisamment d’argent en Espagne, la proxénète décide de l’envoyer en Suisse.

Une histoire qui n’a rien d’exceptionnel

Chidi arrive avec de faux papiers dans une ville suisse où elle continue de se prostituer. Elle est arrêtée lors d’un contrôle de police et envoyée dans un centre d’accueil pour requérant·e·s d’asile. C’est là qu’elle entre en contact avec le FIZ, un centre spécialisé dans la lutte contre la traite des femmes et l’aide aux femmes migrantes. Les collaboratrices du FIZ rencontrent une jeune femme traumatisée, qui est en proie à des angoisses de mort, ne peut plus dormir et souffre de divers maux physiques. Chidi décide alors de prendre part au programme de soutien aux victimes du FIZ.

L’histoire de Chidi n’a malheureusement rien d’exceptionnel. En 2018, le FIZ a conseillé et accompagné 146 victimes de la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle. En l’état, il n’est pas possible de savoir exactement combien de femmes sont forcées de se prostituer ou sont exploitées comme esclaves domestiques, ce qui va souvent de pair avec des sévices sexuels. « Ce chiffre est certainement très élevé. La traite des êtres humains n’a jamais lieu au grand jour, l’identification des victimes est donc particulièrement difficile », souligne Lulzana Musliu, de l’Office fédéral de la police Fedpol.

Les victimes de la traite humaine à des fins d’exploitation sexuelle sont en grande majorité des femmes, mais les personnes trans sont également concernées. De très jeunes femmes sont séduites par de fausses promesses leur faisant miroiter l’espoir d’un bon travail en Suisse. Ou alors, des « loveboys » font mine de tomber amoureux d’elles et leur promettent le mariage. Ces prétendus fiancés les font ensuite venir en Suisse.

Arrivées ici, elles se voient la plupart du temps confisquer leurs papiers et sont « vendues » à des proxénètes ou des tenanciers et tenancières de bordels. Les jeunes femmes doivent ensuite travailler pour rembourser les « coûts occasionnés ». Elles sont surveillées et asservies à coups de menaces, de violence, de médicaments et de drogues. La peur des coups et des conséquences pour les membres de leur famille, tout comme celle de la police et du renvoi, retient la plupart d’entre elles de tenter de s’échapper.

«Nous constatons une augmentation des victimes potentielles de la traite des êtres humains en provenance du continent africain, en particulier du Nigeria », explique Alexander Ott, chef de la police des étrangers de la Ville de Berne.

Outre les prétendues dettes et les menaces, la pression morale et religieuse qui pèse souvent sur ces femmes rend très difficile de les amener à témoigner. »

Parce qu’elles ne parlent pas la langue du pays, ne connaissent pas les lois et vivent pour la plupart totalement à l’écart de la société, les victimes ne s’adressent que rarement aux autorités ou à un service d’aide comme le FIZ. Selon Rebecca Angelini, qui y travaille, « c’est en général la police ou un service de conseil qui nous met en contact avec elles ». Collaborant étroitement avec la police, les autorités en charge de la migration, les services de conseil et d’autres institutions, cette ONG constate aussi une forte augmentation des femmes en provenance des pays africains parmi les victimes qui s’adressent à elle.

Mais la majorité des femmes qui se prostituent en Suisse et sont exposées à la traite des êtres humains sont encore et toujours originaires d’Europe de l’Est, comme le confirment Lulzana Musliu et Alexander Ott. « Ces femmes sont fréquemment exploitées par des membres de leur famille ou des connaissances proches. Elles ont souvent dû laisser leurs enfants au pays. Si elles cherchent à se défendre, elles risquent de les mettre en danger », selon Mme Musliu.

Aide aux victimes lacunaire

Les ressortissantes des pays d’Europe orientale membres de l’Union européenne ou de l’AELE doivent passer un entretien et annoncer le lieu de leur activité. Alexander Ott, chef de la police des étrangers de la Ville de Berne, explique que « grâce à la sensibilisation et à la formation de nos équipes, par exemple par le FIZ, nous pouvons mieux évaluer lors de ces entretiens si la personne se trouve dans une situation de contrainte ».

Ces formations sont en particulier nécessaires pour les collaboratrices et collaborateurs du Secrétariat d’État aux migrations (SEM) et des centres d’accueil pour les requérant·e·s d’asile, car il est de plus en plus fréquent que des cas de traite soient révélés dans le cadre de la procédure d’asile. Ce sont par exemple des femmes qui ont réussi à s’enfuir et déposent une demande d’asile. « Dans ce cas, l’aide aux victimes n’intervient pas », regrette Mme Angelini du FIZ. « Les étrangères victimes de violences à l’étranger n’ont jusqu’à présent pas le droit de bénéficier d’une protection à ce titre – ou alors seulement dans une mesure très limitée. » Le fait d’avoir subi des violences ne confère en aucun cas un droit de rester. « Avoir subi la traite n’est pas un motif d’asile. »

Il est par ailleurs extrêmement difficile de faire sortir les victimes des centres pour requérant·e·s d’asile pour les reloger dans une institution où elles se sentent à l’abri – en contradiction avec la Convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains. « Les victimes ont pourtant besoin de beaucoup de temps et de calme pour pouvoir commencer à parler des événements traumatiques qu’elles ont vécus et entamer le processus de guérison », dit Rebecca Angelini. « C’est justement le temps qui manque dans la procédure d’asile accélérée. En particulier lorsque les femmes sont entrées en Suisse en provenance d’un État Dublin, et donc menacées de renvoi. »

Ce problème a été reconnu et un groupe de travail du SEM comprenant des représentants du FIZ et de l’OSAR cherche actuellement des solutions. « Le but politique consistant à renvoyer le plus rapidement possible les cas Dublin continue malheureusement à primer sur l’impératif de protéger ces femmes », selon Rebecca Angelini.

Grâce au FIZ, Chidi a pu suivre une thérapie. Après quelques mois, elle a pris la décision de regagner le Nigeria pour soigner sa grand-mère malade dans le cadre de l’aide au retour de la Confédération.

* Prénom modifié