Norbert Valley a été entendu le 11 avril par le Ministère public neuchâtelois. © Amnesty International
Norbert Valley a été entendu le 11 avril par le Ministère public neuchâtelois. © Amnesty International

Opinion Un néologisme absurde

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 97, Juin 2019
En Europe, le dernier sursaut de solidarité en faveur des réfugié·e·s aura été pour les Syrien·ne·s. Et encore, endossé pour l’essentiel par l’Allemagne d’Angela Merkel. Elle en payera le prix fort. Son parti taclé par la droite nationaliste dans les Parlements régionaux, puis sa grande coalition brisée par l’entrée du parti d’extrême droite AfD au Bundestag.

Dans l’intervalle, les postures populistes se sont renforcées et étendues, légitimées par l’élection de Donald Trump à la présidence américaine. Que ce soit en faveur du premier ministre Matteo Salvini (Ligue du Nord), du FPÖ autrichien qui gouverne en coalition avec le parti conservateur chrétien-démocrate, des démagogues autoritaires d’Europe centrale, de l’AfD allemande ou du Rassemblement National de Marine le Pen, un·e Européen·ne·e sur quatre vote désormais populiste. Soit 25 % de la population de toute l'Union, contre 7 % il y a vingt ans, révélait cet automne une étude du Guardian.

Les politiques s’en ressentent. L’Europe a verrouillé ses frontières extérieures, réduisant le nombre de requérant·e·s d’asile à la part congrue. Ils n’étaient plus que 581 000 à demander l’asile dans l’Union en 2018, contre 1 257 000 en 2015. La Suisse a suivi la tendance : 15 255 demandes d’asile ont été déposées en Suisse en 2018 (soit 15,7 % de moins qu’en 2017). C’est le chiffre le plus bas enregistré depuis 2007.

Ce n’était pas assez de fermer nos frontières aux réfugié·e·s, de les laisser mourir en mer ou se faire interner, maltraiter et expulser en Hongrie, en Croatie ou en Bulgarie. Ce n’était pas assez de les laisser végéter dans des camps d’infortune sur les îles grecques, suite à l’accord conclu avec la Turquie pour qu’elle retienne les candidat·e·s à l’asile venu·e·s de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan chez elle. Ce n’était pas assez d’alimenter le commerce des passeurs et l’esclavage en Libye, tout en faisant mine de ne pas le tolérer. Il faut maintenant s’en prendre à celles et ceux qui viennent en aide aux exilé·e·s. Et tant pis si l’on termine à peine de réhabiliter les hommes et les femmes qui ont agi pour protéger les Juifs traqué·e·s par le régime nazi.

En France, ces personnes s’appellent Martine Landry, Cédric Herrou, Pierre-Alain Mannoni. En Suisse, Annie Lanz, Norbert Valley ou Lisa Bosia Mirra. Toutes été poursuivies par la justice après être venues en aide à des réfugié·e·s ou à des migrant·e·s. Et presque toutes ont été condamnées à des peines pécuniaires, voire à des peines de prison avec sursis.

«Délit de solidarité», voilà l’absurde expression néologique dont on use désormais pour désigner ce dont on les accuse. Venir en aide à des débouté·e·s de l’asile ou des migrant·e·s en situation irrégulière en les hébergeant, en les appuyant dans leurs démarches administratives ou en documentant les violations subies. Un néologisme qui n’est autre qu’un puissant syndrome de cette Europe en proie aux populismes.

En avril, le pasteur Norbert Valley, poursuivi pour avoir apporté son aide à un requérant d’asile togolais dont la demande d’asile a été refusée, comparaissait en justice à Neuchâtel. L’homme faisait peu de cas de sa condamnation pécuniaire, mais entendait porter la cause de la solidarité envers les exilé·e·s, quitte à se rendre pour cela jusqu’à la Cour de Strasbourg.

Amnesty International l’a soutenu dans son combat, comme les autres personnes qui viennent en aide aux exilé·e·s. En Suisse, l’organisation demande que l’article 116 de la Loi fédérale sur les étrangers et l’intégration (LEI) soit modifié de façon à ce que celles et ceux qui portent assistance à des migrant·e·s sans statut légal ne soient plus poursuivi·e·s par la justice.