Les forces de sécurité devant une institution officiellement classée "centre de formation professionnelle" dans le district de Huocheng au Xinjiang. Les hautes clôtures du centre sont équipées de bannières de propagande, le portail d'entrée de grandes affiches photo. © REUTERS/Thomas Peter
Les forces de sécurité devant une institution officiellement classée "centre de formation professionnelle" dans le district de Huocheng au Xinjiang. Les hautes clôtures du centre sont équipées de bannières de propagande, le portail d'entrée de grandes affiches photo. © REUTERS/Thomas Peter

La Chine à l’épreuve du numérique Au pays des camps invisibles

Par Felix Lee - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 98, août 2019
Dans la province autonome ouïgoure du Xinjiang, les personnes de religion musulmane sont systématiquement humiliées, condamnées, torturées. Nombre d’entre elles se sont radicalisées en réaction à la discrimination.

Là où il y a peu les commerçant·e·s vantaient leurs marchandises à grands cris, où des dames en turban passaient d’un étal à l’autre pour choisir un châle en soie ou un manteau en laine de yack, où des brochettes d’agneau rôtissaient sur des grils en plein air, règne aujourd’hui un silence de mort.

Ce n’est que lorsque des groupes en uniforme patrouillent dans le centre de Kashgar, vieux de plus de deux mille ans, que l’antique cité sort de sa léthargie. Ces hommes armés, jeunes pour la plupart, portent un brassard sur lequel on lit « troupe de sécurité ». Ce sont des membres du corps de police. Presque tous sont des Chinois ethniques, les Ouïgours sont l’exception.

Les policiers s’en prennent à n’importe qui pouvant leur sembler vaguement musulman. Tous les quelques mètres, ils arrêtent des hommes barbus et leur demandent leurs papiers. Les policiers fouillent leurs poches et tâtent leur corps. Dans cette région du nord-ouest de la Chine, ils disposent d’un mandat spécial depuis mars 2017 et l’entrée en vigueur du décret sur la déradicalisation, qui stigmatise toute manifestation publique ou privée d’une appartenance religieuse ou culturelle. Il suffit de porter le voile ou le turban, de s’adonner régulièrement à la prière, de posséder des livres sur l’islam ou la culture ouïgoure, pour être considéré·e comme un ou une extrémiste.  

Police omniprésente

La police est omniprésente, non seulement à Kashgar, mais aussi dans les autres villes du Xinjiang. Que ce soit à Aksu, Turfan, Hami ou Urumqi, la capitale de la province, les militaires ont installé des points de contrôle tous les cent mètres. Des véhicules blindés sillonnent les rues.

Les journalistes étrangers sont indésirables dans la province. Ce n’est pas faute de susciter l’intérêt des Ouïgours eux-mêmes, qui n’osent cependant pas leur adresser la parole. Ces personnes risquent rapidement de se retrouver sur la liste noire du gouvernement, confie un Ouïgour nommé Ahmed, qui lui n’a pas peur de parler. Être sur cette liste équivaut à voir la police militaire débarquer chez soi, ou être arrêté·e séance tenante. Les autorités font comprendre aux journalistes qu’ils doivent déguerpir au plus vite. Une demi-heure après être arrivé à l’hôtel, on reçoit la visite d’un fonctionnaire de la sécurité d’État qui veut connaître la raison de notre présence ici.

Beijing croit pouvoir se le permettre. Le Xinjiang couvre un territoire grand comme quarante fois la Suisse, mais ne compte que 20 millions d’habitant·e·s, ce qui est peu à l’échelle chinoise. La province fut durant longtemps majoritairement peuplée d’Ouïgour·e·s, une population turcophone musulmane d’Asie centrale. Arrivé·e·s en masse, les Chinois·e·s han les ont désormais supplanté·e·s. C’est aussi le nœud du conflit : les Ouïgour·e·s les considèrent comme des colons ayant fait d’eux une minorité sur leur propre sol. 

Les Hans qui vivent au Xinjiang voient en revanche les Ouïgours comme une minorité arriérée aux velléités séparatistes, rétive à tout progrès. « Des gens sans culture », c’est ainsi que les qualifie un jeune chauffeur de taxi han à Urumqi. La seule chose qu’il apprécie chez eux, c’est leurs délicieuses brochettes d’agneau.

Ces dernières années, le gouvernement central de Beijing a appliqué la recette du développement économique pour pacifier la remuante province. Car elle doit jouer un rôle central dans le projet de la Nouvelle Route de la soie.

Il ne fait aucun doute que les discriminations par les autorités centrales ont conduit nombre d’Ouïgour·e·s à la radicalisation. Des terroristes ouïgours ont commis des attentats comme celui qui a coûté la vie à 31 personnes dans la ville de Kunming en 2014. Un an auparavant, une famille ouïgoure avait foncé dans la foule au volant d’un véhicule tout-terrain sur la place Tiananmen à Beijing, faisant plusieurs victimes. Le gouvernement chinois établit même un lien entre les séparatistes ouïgours et le djihad international. En 2016, un transfuge de Daesh a transmis au gouvernement états-unien une liste des recrues étrangères de l’organisation, dont 114 étaient originaires du Xinjiang. La direction du parti communiste y a vu une raison suffisante pour intensifier la répression systématique contre des centaines d’Ouïgour·e·s.

Lavage de cerveau et torture

Bien qu’on ignore les chiffres exacts, Amnesty International estime que depuis 2018, près d’un million d’Ouïgour·e·s ont été déporté·e·s par le gouvernement chinois dans des camps d’internement ou de travail. Un chef local de la sécurité confirme que dans la ville, « environ 120 000 » personnes ont été « internées » à différentes périodes. « Les centres d’incarcération de masse sont le théâtre de lavages de cerveau, tortures et sévices », dit Nicholas Bequelin, spécialiste de l’Extrême-Orient chez Amnesty International. « Un simple SMS envoyé par un parent depuis l’étranger peut conduire en prison. Cela montre combien le traitement appliqué par les autorités chinoises est grotesque, injustifié et totalement arbitraire. »

Officiellement, le gouvernement chinois nie l’existence des camps de rééducation, mais celle-ci est aujourd’hui corroborée par des dizaines de témoignages de familles de détenu·e·s. Un prisonnier libéré a raconté avoir été privé de nourriture jusqu’à ce qu’il remercie le chef de l’État et du parti communiste chinois Xi Jinping. Les détenu·e·s subissent d’interminables modules de formation visant à rectifier leur façon de penser. Celles et ceux qui ne répondent pas correctement sont forcé·e·s à rester debout face à un mur pendant des heures. On parle également de cellules d’isolement et de graves actes de torture.

Les motifs d’incarcération peuvent être l’appartenance religieuse, la méconnaissance de l’hymne national chinois, ou des questions posées au sujet d’un proche dont on est sans nouvelles. Les camps de rééducation ne sont pas soumis au droit en vigueur. Un ordre d’un fonctionnaire du parti suffit à légitimer une arrestation. La Chine a officiellement décrété l’abolition de ces camps en 2015, mais au Xinjiang, on argue que des changements idéologiques sont nécessaires pour agir contre le séparatisme et l’extrémisme musulman pour justifier leur maintien.

On le constate aussi à l’extérieur de Kashgar. Aux abords de la ville, la fameuse Karakorum Highway serpente à l’assaut du Pamir en direction du col du Tachkurgan, où le poste-frontière le plus élevé du monde culmine à 4 600 mètres. Cette autoroute doit relier le Xinjiang au Pakistan et au Kirghizistan, ouvrant la voie au transport terrestre jusqu’en Europe ; elle constitue un segment stratégique de la Nouvelle Route de la soie, dans laquelle des milliards de dollars ont été investis.

Du côté chinois, les travaux sont terminés. Mais la route demeure pratiquement vide. À 50 km de Kashgar, la police arrête les véhicules. Selon les fonctionnaires de la sécurité, il n’est pas possible d’aller plus loin. Le risque terroriste serait trop grand.