La région du Kivu (RDC) est grangénée par les conflits entre les diverses troupes rebelles. Ici, un soldat du FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). ©Blattman
La région du Kivu (RDC) est grangénée par les conflits entre les diverses troupes rebelles. Ici, un soldat du FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). ©Blattman

Interview Dans l’enfer du Kivu

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 98, août 2019
Corruption, massacres et viols avec mutilations sont commis quotidiennement au Kivu, en République démocratique du Congo. Les groupes armés ont instauré un climat de terreur dans cette région qui recèle un minerai valant aujourd’hui plus cher que l’or : le coltan, que l’on trouve notamment dans nos smartphones et nos tablettes. Le scénariste belge Jean Van Hamme, auteur de Thorgal et de Largo Winch, revient sur ce drame humanitaire dans une BD saisissante. Entretien.
> AMNESTY: Parmi toutes les thématiques actuelles, pourquoi avoir choisi celle du Kivu ?

< Jean Van Hamme : Parce qu’on est venu me chercher. Comme la plupart des gens, je n’étais pas au courant des horreurs qui se déroulent depuis 20 ans au Kivu. Le docteur Cadière, l’un des inventeurs de la chirurgie minimale invasive, a demandé à faire ma connaissance. Il m’a fait lire le livre écrit avec le gynécologue et prix Nobel de la paix 2018 Denis Mukwege sur leur travail à l’Hôpital de Panzi, spécialisé dans le traitement des survivantes de violences sexuelles. Et j’ai accepté.

< C’est la première fois que vous ne faites pas de la fiction pure. Comment avez-vous abordé cette BD ? 

< Pour que la lecture soit digeste, je ne pouvais pas me lancer dans quelque chose de purement didactique. Je me suis donc basé sur des faits réels, sur lesquels j’ai calqué un personnage de fiction en la personne de François, un jeune ingénieur surdiplômé et naïf, employé par une multinationale imaginaire qui l’envoie en mission au Congo. Il représente en quelque sorte les yeux du lecteur, à travers lesquels on découvre peu à peu l’enfer du Kivu. C’est un ouvrage facilement abordable, qui a pour objectif d’éveiller l’intérêt des lecteurs sur cette situation, et de leur donner l’envie de s’informer davantage par la suite. Le dessinateur, Christophe Simon, a lui été sur place. Il fallait qu’il voie de ses propres yeux les horreurs qui s’y déroulent.

> Quel est l’impact social de l’extraction du coltan ?

< Une déstructuration totale de la civilisation. Les femmes mutilées ne veulent plus réintégrer la société et les femmes qui n’ont pas encore été violées n’osent pas aller travailler seules aux champs. On parle ici de viol accompagné de mutilations comme arme de guerre. C’est la terreur, la destruction d’un système social très axé sur la famille. Et qui commet ces crimes ? Le plus souvent des enfants soldats drogués jusqu’à l’os, qui ne se rendent même plus compte de l’atrocité de leurs actes…

> Vous esquissez la responsabilité des multinationales et des pays occidentaux…

< Je ne me suis en effet pas attardé là-dessus car cela demanderait une longue explication remontant à la conférence de Berlin en 1885, qui marque la division aléatoire du continent africain par les Européens, à l’origine de nombreux conflits. L’Allemagne avait demandé à ce que la région du Kivu soit attribuée au Rwanda, ce qui n’a finalement pas été le cas. Depuis 20 ans, les rebelles rwandais utilisent le viol comme arme de guerre pour s’emparer des terres afin d’exploiter ce minerai (dont 80% des réserves mondiales se trouvent au Kivu).

Et les multinationales ne se salissent pas les mains, car le tantale (n.d.l.r. contenu dans le coltan) est extrait au Kivu pour être ensuite « légalement » vendu au Rwanda, qui va le revendre à la Chine et à la Malaisie, où le minerai est raffiné. C’est là que les multinationales interviennent.

On dit qu’à chaque fois que vous allumez votre portable, un enfant se fait violer au Kivu. C’est vrai, mais ce n’est pas ça qui va empêcher la production de smartphones.

> Comment mettre fin à ces atrocités ?

< La solution à cet enfer ne peut être que politique. Le problème, c’est que 95% des Congolais ne savent rien de ce qui se passe au Kivu. Pourquoi ? Il n’y a pas de radio ni de journaux nationaux, et le système éducatif est laissé à l’abandon. Ce n’est donc pas sur le peuple qu’il faut compter pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il autorise les grandes puissances à agir. Pour l’instant, je n’ai entendu nulle part l’esquisse d’une ébauche de solution. Les enjeux économiques sont trop grands.

Kivu de Jean Van Hamme et Christophe Simon (Le Lombard), 72 pages.