Popo Fan en tournage. ©Pan Jinxin
Popo Fan en tournage. ©Pan Jinxin

La Chine à l’épreuve du numérique «Il y a de nombreuses failles dans le système»

Par Hannah El-Hitami - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 98, août 2019
Le cinéaste Popo Fan parle du long combat des personnes LGBTI en Chine. Il évoque aussi la situation de leurs parents.
> AMNESTY Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

< Popo Fan: Parce que j’étais nul en maths. J’ai entendu dire qu’il n’y avait pas besoin d’être bon en maths pour étudier les branches artistiques. J’ai donc soumis ma candidature à une école d’art et j’ai été accepté. Au début, je ne savais pas vraiment si cela allait m’intéresser. Puis j’ai remarqué que beaucoup de mes camarades étaient très homophobes, mais changeaient de point de vue lorsque je leur montrais un film queer. J’ai réalisé après quelques années que les films permettaient d’atteindre et de rapprocher les gens par des moyens esthétiques. J’ai alors décidé de tourner des films militants.

> Quels sont les obstacles que doivent surmonter les lesbiennes, les gays, les personnes bisexuelles, trans et intersexe en Chine ? 

< Les lesbiennes sont marginalisées en tant qu’homosexuelles et en tant que femmes, elles doivent donc livrer un double combat. Les hommes gays sont exposés au HIV et au sida. Les bisexuels ne sont reconnus ni par la société majoritaire, ni par la communauté LGBTI. Les personnes trans subissent des discriminations, tant dans leur famille que sur leur lieu de travail, alors que les personnes intersexuées sont totalement invisibles en Chine.

> En Chine, les médias ont l’interdiction de représenter des relations homosexuelles sous un jour positif. Comment cela se fait-il que Beijing accueille un festival du film queer depuis 2001 ?

< Le système a de nombreuses failles, dans lesquelles on arrive à exister. Le Queer Film Festival joue depuis des années au chat et à la souris avec les autorités : les organisateurs doivent trouver des manières habiles de contourner la loi et faire la promotion du festival sans que celui-ci soit perçu comme une menace. Durant les dix dernières années, il a presque toujours fallu interrompre des activités au dernier moment pour cause de problèmes. Parfois, le lieu de la manifestation a dû être changé et les films ont été projetés dans des endroits secrets. C’est dommage, car cela monopolise une énergie qui pourrait être mise au service des films et des invités. Mais cela me touche beaucoup que mes amis et collègues continuent malgré toutes ces embûches.

> Ces restrictions n’entraînent-elles pas une forme d’autocensure ?

< Nous entendons souvent dire dans la communauté LGBTI : projeter des films qui traitent des homosexuels est illégal, vous ne savez donc pas que c’est interdit ? Mais que devrions-nous faire ? Personne ne légalisera volontairement ces films. J’ai des amis qui sont sur la liste noire des autorités et font l’objet d’une surveillance. Ils ne sont plus invités à certains événements. C’est aussi une forme d’autocensure. Je comprends la critique. En Chine, j’ai été éduqué à ne pas m’occuper de politique, à la considérer comme quelque chose de dangereux. Résultat, les gens ne veulent pas s’en mêler et préfèrent se cacher.

> Comment les autorités s’y prennent-elles pour perturber des projections ?

< Elles ne s’adressent pas directement à nous, mais aux propriétaires des lieux où doivent avoir lieu les projections. Ce sont des entrepreneurs qui ont peur des autorités et se voient menacés de ne plus pouvoir louer leur salle. Le festival a lieu depuis deux ans à l’Institut français. Il y est relativement en sécurité, même si on ne peut être sûr de rien.

> Dans un de vos films, on assiste à un shooting photo sur une place publique avec deux mariés et deux mariées. Comment ont réagi les passants lors du tournage ?

< La plupart des réactions étaient amicales, certaines personnes leur ont même souhaité bonne chance. Mais lorsque nous leur avons demandé ce qu’ils ressentiraient si un membre de leur propre famille était homosexuel, beaucoup se sont montrés récalcitrants. C’est ce qui m’a donné l’idée de tourner les films « Mama Rainbow » [Maman Arc-en-ciel] et « Papa Rainbow » [Papa Arc-en-ciel], qui traitent des parents de personnes homosexuelles.

> Pourquoi les parents ont-ils tant d’importance dans vos films ?

< En Extrême-Orient, la famille joue un rôle majeur. Dans le confucianisme, tout doit être fait pour assurer sa pérennité. C’est pourquoi dans les relations amoureuses, on met beaucoup l’accent sur la procréation. Cette attitude est problématique non seulement pour les personnes homosexuelles, mais aussi pour les couples qui ne désirent pas d’enfants. En même temps, la société devient peu à peu plus tolérante. J’ai parlé avec beaucoup de gens qui ont montré mes films à leurs parents. Ils me disent que ceux-ci arrivent mieux à comprendre l’homosexualité de leurs enfants parce qu’ils ont vu d’autres parents l’accepter sur l’écran. Ils ont réalisé que l’homosexualité existe dans la société chinoise.

> Le problème vient-il souvent du manque d’information ?

< Oui. On ne voit jamais de personnes homosexuelles dans les médias ou à la télévision ; l’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1979. Nos parents n’ont jamais eu la moindre information sur les personnes LGBTI. Ou alors seulement quelques vagues échos dans des médias qui les stigmatisaient.

> Quels préjugés rencontrez-vous en Europe ?

< Souvent, on ne me demande même pas quelle est la situation des personnes queer et homosexuelles en Chine, mais tout de suite si elle est grave. Or, dans une situation, comme dans un film, il y a toujours beaucoup de niveaux différents. Lorsqu’on me demande si un film est bon ou mauvais, je ne peux pas répondre en un mot. Les gens ont rarement la patience d’écouter de longues explications. Et les festivals européens ne s’intéressent souvent aux films LGBTI chinois que lorsque ce sont des tragédies. On ne voit pratiquement jamais de films queer extrême-orientaux qui finissent bien. Alors que la situation s’est tout de même beaucoup améliorée. Mais le public occidental ne veut pas le voir.

> Votre prochain film se terminera-t-il sur un happy end ?

< Il sera à la fois gai et triste. Je ne suis pas contre les tragédies en général, mais il faut une certaine diversité des genres. C’est pourquoi nous avons aussi besoin de comédies queer en provenance d’Extrême-Orient.

Qui est Popo Fan?

Né en 1985 dans la province du Jiangsu, dans l’Est de la Chine, le cinéaste vit depuis 2017 à Berlin. Dans les années 2000, il se met à tourner des films documentaires sur les milieux LGBTI en Chine. Après que « Mama Rainbow » a été visionné par plus d’un million d’internautes en 2015, la censure a interdit le film, une décision contre laquelle Popo Fan a porté plainte. Il tourne en ce moment une fiction mettant en scène un artiste chinois gay à Berlin.