2019 marquait les 30 ans du massacre de Tiananmen. © Hong Kong Alliance
2019 marquait les 30 ans du massacre de Tiananmen. © Hong Kong Alliance

La Chine à l’épreuve du numérique Irréductibles Mères de Tiananmen

Par Bernard Debord - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 98, août 2019
Depuis trente ans, les mères des disparus et disparues harcèlent le régime pour qu’il reconnaisse ses crimes.

Ce sont cent vingt-huit femmes chinoises, désormais âgées. Elles luttent pour que soit établie la vérité historique sur le massacre de la place Tiananmen, que leurs proches tué·e·s lors de l’événement soient enfin réhabilité·e·s. Il y a trente ans, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’État avait mis fin, par les armes, au mouvement d’étudiant·e·s qui occupaient depuis un mois et demi le cœur de Pékin. À l’exemple des « Folles » de la place de Mai harcelant la dictature argentine dans les années 1980, ces Mères de Tiananmen se réunissent et le font savoir afin que le massacre ne sombre pas dans l’oubli. Rien ne les arrête, rien ne les fait taire. À l’exemple de Ding Zilin, une petite dame de plus de 80 ans. Cette professeure de philosophie de l’Université du peuple de Pékin est devenue une bête noire du régime. À l’éclosion du mouvement démocratique du printemps 1989, elle voit pourtant avec réticence son fils de 17 ans participer au service d’ordre lycéen qui alimente en vivres et en boissons les étudiant·e·s. Il sera l’une des premières victimes du massacre, tué d’une balle dans le dos, au pied d’un bac à fleurs. Ses parents récupérèrent sa dépouille la nuit même, avant que les autorités n’autorisent les hôpitaux à restituer les corps en échange d’un certificat de décès omettant date et cause de la mort. Un décès dont Ding Zilin ne se remettra jamais. Elle tentera à six reprises de mettre fin à ses jours.

«Simples bousculades»

Car, dès le massacre perpétré, il s’agit pour le pouvoir de nier l’évidence. Le général Chi Haotian, alors chef d’état-major, déclare que « pas une seule personne n’a perdu la vie sur la place Tiananmen », ajoutant : « ses abords ont été le théâtre de simples bousculades. » Au vu sans doute de ses « mérites », il sera promu ministre de la Défense. Et trente ans plus tard, la version officielle reste la même. Pour le Global Times, quotidien dÉtat « le 4 juin est un jour ordinaire. Le brouhaha annuel autour de l’incident n’est qu’une bulle vouée à éclater ». Brouhaha à l’étranger, car en Chine toute mention du 4 juin dans la presse, à l’école, sur internet, est pourchassée et de fait impossible... sauf pour les Mères de Tiananmen.

C’est contre ce déni de réalité que Zhang Xianling, une femme dont le fils a été tué alors qu’il prenait des photos du « nettoyage » de la place, et Ding Zilin, décident en septembre 1989 de créer le mouvement. Bientôt rejointe par Xu Jue, membre de l’académie des Sciences, dont le fils blessé est mort dans un hôpital faute, sur ordre militaire, de transfusion sanguine. Ensemble, elles entreprennent de retrouver les familles de victimes et d’en publier les noms. Non sans mal, car le pouvoir continue de faire pression. Dès 1989, Ding Zilin et son mari sont surveillés et suivis en permanence. La plainte qu’elle dépose contre le Premier ministre Li Peng, à qui elle impute la responsabilité de centaines de morts, lui vaut d’être chassée de l’Université, exclue du Parti communiste et, à de nombreuses reprises, éloignée de Pékin sous bonne garde.

Les fantômes du 4 juin

Même harcèlement pour les autres Mères, qui ne se découragent pas pour autant. Malgré les écoutes téléphoniques, elles prennent le risque de répondre aux sollicitations de la presse étrangère comme aux démocrates chinois en exil. Depuis 1996, elles adressent chaque année une lettre ouverte à l’Assemblée nationale, exigeant une enquête publique sur la répression, le droit de commémorer publiquement leurs morts, le jugement des responsables et l’inscription des événements dans les livres d’histoire. En 2018, c’est Xi Jinping qu’elles apostrophent : « Au soir de notre vie, nous espérons assister avant notre mort à la réhabilitation de nos proches. Nous revendiquons la vérité, l’établissement des responsabilités et l’indemnisation des familles des victimes. » Autant d’interpellations du pouvoir relayées sur leur site internet, certes censuré en Chine, mais accessible sur la Toile mondiale. Pékin a enragé quand le monde a su que le dissident Wei Jingsheng, brièvement libéré en 1993, réservait sa première visite à Ding Zilin. Et plus encore lorsque celle-ci prit fait et cause, en 2008, pour le Tibet en révolte. En 2010, c’est l’écrivain Liu Xiaobo qui, dans un message envoyé à Stockholm depuis sa prison, lui dédie son Nobel de la paix, ainsi qu’aux « fantômes du 4 juin ».