Apparu en octobre 2018, le mouvement des Gilets jaunes est exceptionnel en termes de mobilisation sociale. © Birdog Vasile-Radu / Shutterstock.com
Apparu en octobre 2018, le mouvement des Gilets jaunes est exceptionnel en termes de mobilisation sociale. © Birdog Vasile-Radu / Shutterstock.com

France La justice avant tout

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 98, août 2019
Depuis le 17 novembre 2018, date à laquelle les Gilets jaunes sont pour la première fois descendus dans la rue, le mouvement perdure malgré une sévère répression. Au centre des revendications: la justice sociale et la consultation démocratique. Le point avec Nicolas Krameyer, responsable du programme «Libertés» chez Amnesty France.
> AMNESTY : La répression des Gilets jaunes a été vivement dénoncée, notamment les violences policières.

< Nicolas Krameyer : On assiste en effet à une répression inédite en France, qui prend selon moi quatre formes distinctes et complémentaires. Tout d’abord un usage massivement disproportionné de la force. Dès le début, la position des autorités françaises a été de contester la légalité de ces manifestations au motif qu’elles n’étaient pas déclarées. La police a, dès lors, eu le droit de recourir à la force pour disperser ce qui était considéré en droit français comme des attroupements. Deuxième tendance, les stratégies de maintien de l’ordre, notamment au moyen d’armes telles que des grenades explosives ou des LBD40 (n.d.l.r. de fabrication suisse). Il y a une volonté politique d’utiliser des armes qui causent des blessures et des dégâts irréversibles, et ce au mépris des règles humanitaires les plus élémentaires. Troisièmement, on assiste à une répression pénale inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 10’000 manifestants placés en garde-à-vue à ce jour. Soulignons finalement l’impunité des forces de l’ordre. Malgré 220 enquêtes ouvertes et des centaines de vidéos montrant des violences abusives ou disproportionnées, aucun policier n’a jusqu’à aujourd’hui reçu la moindre sanction, ni administrative, ni judiciaire. Le président Emmanuel Macron a contesté le terme même de violences policières. Selon lui, dans un État de droit on ne peut pas parler de violences policières.

> Du côté adverse, les violences de certain·e·s manifestant·e·s sont régulièrement dénoncées.

< Il y a eu d’importantes dégradations et un certain nombre de personnes ont commis des violences contre les forces de l’ordre. Une certitude cependant, ces violences ne sont pas l’expression du mouvement Gilets jaunes dans son ensemble et ne s’expriment pas dans des proportions inédites. Elles restent largement décriées par les autorités, qui affirment avoir affaire à des formes de violences inédites, organisées et structurées. Notons que la répression a touché sans distinction aucune l’ensemble des manifestants, qu’ils soient violents ou pacifiques.

> Près de neuf mois après le début des manifestations, les revendications sont-elles toujours les mêmes ?

< Le mouvement des Gilets jaunes a profondément élargi le spectre de ses revendications. Il a débuté le 17 novembre 2018, dans la rue, avec une demande claire : la suppression de la hausse annoncée des taxes sur le diesel. À partir de là, il s’est structuré autour de manifestations qui se tiennent chaque samedi dans différentes villes, mais également autour des ronds-points, vite devenus des lieux de rencontre et de mobilisation pour les manifestants. Depuis ces ronds-points, le champ des revendications s’est élargi, avec une demande de justice fiscale, alors que le gouvernement français prenait des mesures extrêmement favorables pour les classes les plus riches. Cette demande s’est naturellement prolongée vers un discours portant sur plus de justice sociale, une meilleure répartition des richesses et sur le RIC (référendum d’initiative citoyenne), qui a pour dessein une expression directe de la population sur un certain nombre de sujets.

> On a assisté à un rapprochement entre les mouvements écologiques et les Gilets jaunes.

< En effet, les marches sur le climat ont été lancées concomitamment au mouvement de protestations. Certains médias et les autorités politiques ont dans un premier temps essayé de les opposer, arguant que les Gilets jaunes étaient contre les mesures environnementales du fait de leur opposition à la hausse des taxes sur les carburants. Cela s’est révélé faux, le mouvement ne se positionne pas contre des mesures plus vertes, mais demande une écologie pensée dans la justice sociale, qui n’attaque ni ne vise les droits des couches les plus pauvres de la population.

> Des revendications qui sont à vos yeux légitimes ?

< Oui, plus de justice sociale et de démocratie sont essentielles pour un meilleur respect des droits humains. Quand on parle de justice sociale, cela a une résonance directe avec la répartition de plus en plus inégale des richesses, et l’accès à un certain nombre de droits essentiels, comme le droit à la santé et à l’éducation. C’est aussi pour cette raison que le mouvement a continué, malgré le fait qu’Emmanuel Macron ait retiré la taxe sur les carburants peu après le début des manifestations, et malgré la répression policière et une couverture médiatique majoritairement défavorable.

> Les tentatives de communication entre Paris et la périphérie semblent passablement obstruées ? 

< Un certain nombre d’analyses sociologiques portent sur l’existence d’une France périphérique versus une France métropole qui concentre toutes les richesses et tous les moyens de pouvoir. Le mouvement a certes pris ses racines dans une France périurbaine qui se sentait délaissée, mais rapidement de grandes villes se sont mobilisées, comme Marseille, Toulouse, Nantes…On a également assisté à un rapprochement entre les mouvements des quartiers populaires et des groupes de Gilets jaunes. Deux mondes qui auparavant ne se parlaient pas. Le 20 juillet dernier, l’acte 36 s’est tenu dans la banlieue parisienne de Beaumont-sur-Oise, à l’appel du Comité Vérité pour Adama (n.d.l.r. Adama Traoré, jeune homme noir décédé le 20 juillet 2016 lors de son interpellation par la police) et de nombreux collectifs Gilets jaunes pour « riposter à l’autoritarisme ». Cette convergence est extrêmement symbolique, car les quartiers populaires vivent la violence policière depuis longtemps.

> Le concept de « lutte des classes » est régulièrement questionné. Les Gilets jaunes pourraient-ils, en 2019, en être une incarnation ?

< On retrouve dans ce mouvement une diversité sociologique qui ne se rencontre pas dans d’autres phénomènes de mobilisation sociale. Je pense aux syndicats, qui, eux, s’érigent clairement vis-à-vis de l’entreprise. L’entreprise en tant que telle a été très peu ciblée par les actions des Gilets jaunes. Les tentatives nationales visant à lancer dans toute la France des grèves sur le lieu de travail n’ont jamais débouché sur du concret, même si certaines mobilisations spécifiques ont eu lieu.

> De l’extérieur, on peut avoir l’impression d’une sorte de « fourre-tout ». Qu’en est-il exactement ?

< Les Gilets jaunes sont un mouvement auto-organisé, traversé par de nombreux courants. Ils ont toujours refusé à désigner des représentants « officiels ». Il est aujourd’hui difficile d’en avoir une lecture uniforme. Il y a eu des expressions racistes, antisémites et violentes, mais elles ne représentent nullement l’expression collective du mouvement. Les notes des renseignements français ont montré dès le début que les groupes d’extrême gauche et d’extrême droite étaient en réalité très minoritaires dans le mouvement.

Les revendications qui ont été adoptées par écrit, ou celles qui émergent dans les manifestations de manière collective, demandent plus de justice sociale et plus de démocratie, moins de violences policières, un meilleur respect des droits économiques et sociaux. Ce qui est surtout remarquable, c’est que le mouvement ne s’est jamais laissé embarquer sur des thématiques « identitaires », xénophobes ou discriminatoires sur lesquelles certaines forces politiques voulaient le pousser.