Des enfants jouant sur un mur de béton à Khan Younès, une ville située au sud de la Bande de Gaza et réputée pour être une place forte du Hamas. ©Val Yankin
Des enfants jouant sur un mur de béton à Khan Younès, une ville située au sud de la Bande de Gaza et réputée pour être une place forte du Hamas. ©Val Yankin

Israël et territoires palestiniens occupés À Gaza, un peuple en cage

Par Olivier Pironet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 99, décembre 2019
Traumatisé·e·s par des décennies de conflit, saigné·e·s par les blocus israéliens ou les restrictions budgétaires imposées par leurs gouvernements, restreint·e·s dans leur liberté de circulation par l’autorité israélienne, les Gazaoui·e·s survivent plutôt qu’ils ne vivent. À moins qu’ils ne s’exilent.

Dans le centre-ville de Gaza, cœur battant de l’enclave, les rues restent animées malgré la crise économique due au siège israélien. Sur le marché aux primeurs, dans les boutiques de vêtements, dans les bazars, les vendeurs regardent nonchalamment passer les badauds. Mais inutile de haranguer le chaland : si les habitant·e s aiment à flâner dans le quartier marchand, en général ils n’achètent que le strict nécessaire. Non loin, dans le souk du faubourg de Jabalia, les visages semblent résignés derrière les étals encore remplis. En cette fin de journée, les allées se vident. La plupart des commerçant·e s n’ont rien vendu, ou si peu.

Ces dernières années, le pouvoir d’achat des ménages gazaouis a fondu comme neige au soleil (-60 % depuis une décennie, selon l’Association des entrepreneurs palestiniens). Les prix à la consommation ont augmenté, tout comme les taxes sur les biens importés perçues par le Hamas au titre de la « solidarité nationale ». Beaucoup de familles doivent se contenter de l’aide humanitaire fournie par les Nations unies − notamment sous la forme de coupons alimentaires pour les réfugié·e s − ou par les organisations non gouvernementales ; 80 % de la population en dépend. De surcroît, les fortes coupes dans les salaires des 50 000 fonctionnaires de l’Autorité palestinienne dans l’enclave, décidées en 2017 par le président Mahmoud Abbas par mesure de rétorsion contre le Hamas, ont aggravé la situation. Employé·e·s, enseignant·e·s, médecins… Toutes et tous ont vu leurs rémunérations amputées. « Depuis deux ans, ma paie a diminué de plus de la moitié », témoigne M. Arafat Helles, professeur à l’Université Al-Qods de Gaza et membre d’un grand clan familial traditionnellement proche du Fatah, le parti de M. Abbas.

M.Helles vit à Chajaya, un vieux quartier de la ville connu pour la pugnacité historique de ses habitant·e·s. Situé en bordure de la « frontière » israélienne, Chajaya a subi un déluge de feu lors de la guerre de 2014. Impacts de balles et trous d’obus parsèment encore les façades de nombreux immeubles, stigmates des affrontements qui opposèrent alors les fantassins israéliens aux combattants palestiniens. Israël pilonna la zone pendant plusieurs jours afin, disait-il, de détruire les tunnels souterrains construits par le Hamas entre Chajaya et son territoire. « L’offensive contre Chajaya a créé un profond traumatisme et hante encore les mémoires », raconte M. Helles. « Il y a eu énormément de victimes, un grand nombre d’habitations ont été rasées et une partie des infrastructures détruites n’ont toujours pas été rebâties. » En l’absence d’aides publiques, le professeur a dû financer sur ses propres deniers la réfection de son logement bombardé.

Tous les soirs, la police du Hamas dresse des barrages dans le secteur de Chajaya, comme dans d’autres quartiers situés à la lisière terrestre de Gaza, pour contrôler les allées et venues. Seul·e s les riverain·e s peuvent circuler une fois la nuit tombée. Une mesure officiellement mise en place pour lutter contre la criminalité − comme le trafic de stupéfiants −, mais aussi pour empêcher les attaques nocturnes à la barrière « frontalière » ou les tentatives d’infiltration en territoire israélien, conformément aux accords conclus lors des négociations indirectes entre Israël et le Hamas. Beaucoup de quartiers ou de faubourgs jadis effervescents offrent un tableau de quasi-désolation, y compris en pleine journée.

Les jeunes, en particulier, se morfondent. Les endroits où se distraire sont rares, surtout quand on est sans le sou, comme la grande majorité de ces jeunes, souvent bardé·e s de diplômes mais confronté·e s à une pénurie d’emplois. Tous les cinémas du territoire sont fermés depuis la première Intifada (1987-1993). Il n’y a guère que quelques cafés et les espaces publics où les jeunes peuvent se retrouver. Beaucoup, par ailleurs, s’adonnent aux paradis artificiels. L’usage de tramadol, un opioïde pharmaceutique en circulation sur le marché noir, a bondi depuis une dizaine d’années. La police du Hamas fait la chasse aux toxicomanes et aux trafiquants, avec de lourdes condamnations à la clé. Il ne fait pas bon non plus être arrêté·e pour fabrication artisanale d’alcool, dont la consommation est interdite. Même les plaisirs balnéaires sont limités : la mer est polluée. En raison du déversement des eaux usées dans la « belle bleue » et de la mise à l’arrêt des stations d’épuration, faute d’électricité, 75 % du littoral sont impropres à la baignade.

Nombre de jeunes Palestinien·ne·s n’ont d’autre souhait que de quitter l’« enfer » de Gaza, notamment pour poursuivre leurs études à l’étranger, voire pour s’y établir. Mais, du fait du siège militaire, les autorisations de sortie sont délivrées au compte-gouttes par Israël. Le terminal d’Erez, situé au nord de la bande côtière, est réservé à certains cas médicaux urgents, aux travailleurs journaliers triés sur le volet et à quelques hommes d’affaires. Pour voyager, les Gazaoui·e·s sont contraint·e·s d’utiliser le poste frontalier de Rafah. Situé à l’extrême sud de l’enclave, il est contrôlé par l’Égypte, sous la supervision de Tel-Aviv. Le Caire, qui collabore au blocus israélien depuis 2007, le gère également d’une main de fer. S’il a ouvert environ un jour sur deux en moyenne en 2018, permettant à 60 000 Palestinien·ne·s de l’emprunter dans le sens des départs, il n’a été accessible que trente-six jours en 2017. Son fonctionnement reste tributaire du bon vouloir des Israélien·ne·s et des Égyptien·ne·s.

Les permis de sortie se monnayent en sous-main auprès des autorités égyptiennes de Rafah. Il faut débourser entre 1000 et 3000 dollars (entre 900 et 2700 euros) pour accélérer la procédure administrative. Un coût prohibitif, sachant que le salaire mensuel moyen à Gaza − pour celles et ceux qui ont la chance d’avoir un emploi − avoisine les 1500 shekels (environ 380 euros). Des milliers de Palestinien·ne·s voient leur dossier rejeté malgré l’argent versé, souvent au terme de longs mois d’attente.

Parmi celles et ceux qui ont pu bénéficier d’un titre de sortie et s’extraire du bourbier de Gaza, une part croissante choisit l’exil. Selon les estimations, 35 000 Palestinien·ne·s ne seraient pas retourné·e s dans le territoire en 2018. Ce sont souvent des jeunes issu·e s des couches aisées, partis effectuer un cursus universitaire à l’étranger ou qui ont pu y décrocher un emploi. Ils et elles se répartissent essentiellement entre la Turquie, les pays du Golfe et l’Europe. « Il y aurait actuellement en Turquie environ 45 000 Gazaouis, dont un grand nombre qui ne veulent pas revenir, et beaucoup tentent leur chance dans un pays européen », indique l’analyste Ahmad Youssef. La bande côtière doit également faire face à une fuite des blouses blanches. L’année dernière, 150 médecins n’ont pas remis les pieds à Gaza. Compte tenu de leur rôle crucial, les autorités du Hamas leur interdisent désormais de quitter l’enclave. Si certain·e·s relativisent le phénomène de l’exil, limité à la jeunesse dorée, d’autres, comme le professeur Helles, s’en inquiètent : « Gaza se vide de ses talents, à la grande satisfaction d’Israël. »

Ce texte est d’abord paru dans « Le Monde diplomatique », édition de septembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/PIRONET/60348