Judith Goudal incarne sur les planches une Anne Frank joyeuse et pleine d’espoir. © Julien James Auzan
Judith Goudal incarne sur les planches une Anne Frank joyeuse et pleine d’espoir. © Julien James Auzan

Interview de Judith Goudal Anne Frank, mémoires en scène

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 99, décembre 2019
Plus actuelle que jamais, Anne Frank et son célèbre Journal foulent les planches du théâtre de Vidy dans une mise en scène joyeuse et dynamique. Rencontre avec la comédienne Judith Goudal.

> AMNESTY Comment aborde-t-on l’une des personnalités les plus lues de l’histoire contemporaine ?

< Judith Goudal Interpréter un personnage qui a existé est une responsabilité différente que de jouer un rôle de fiction. Les attentes du public ne sont pas les mêmes car il a l’impression de déjà connaître Anne Frank. Ce qui m'a aidée, c’est de me dire qu’il la connaissait sans doute comme moi je m'en souvenais; d'avantage en raison de son destin tragique que pour son véritable talent d'écriture, ses traits d’esprit, sa sensibilité et son intelligence hallucinante... toutes ces qualités qui éclatent dans son journal et qui en font une personnalité proche de nous, encore aujourd'hui. Nous n’avons pas non plus cherché la ressemblance physique à tout prix, ni pour moi, ni pour mes collègues Yann Philipona et Laurie Comtesse qui jouent Peter et Margot. Toute l'équipe travaille à faire honneur, dans tout ce qui compose la pièce, à l’esprit général du Journal.

Il y a une vraie évolution dans les textes d’Anne Frank, non seulement en tant que personne, mais aussi comme écrivaine.

> Le journal d’Anne Frank est un témoignage très dense. Sur quels aspects avez-vous choisi de mettre l’accent ?

En effet, il y a eu un énorme travail de texte, d’autant plus qu’il en existe plusieurs versions. Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, les metteurs en scène, ont choisi de travailler sur toutes les versions, chacune d’elle étant extrêmement riche. Il y a une vraie évolution dans les textes d’Anne Frank, non seulement en tant que personne, mais aussi comme écrivaine. Au début du livre, la candeur est très présente dans son écriture, il y a beaucoup d’humour et d’optimisme dans l’avenir. Puis elle connait un épisode dépressif. Après ce dernier, c’est comme si une fenêtre s’ouvrait, ses écrits sont plus longs, presque des essais. La liberté qu’elle n’a pas autour d’elle, elle la prend dans son journal à travers lequel on voit le monde. Elle parle de famine, de féminisme, des premiers émois amoureux, de l’incompréhension de soi, des relations avec sa mère….

> Enfermement forcé, discrimination religieuse, exclusion sociale, torture…Autant de thèmes en résonnance avec l’actualité…

< Il est tragique de se rendre compte que ces schémas sont universels et se rejouent indéfiniment. À l’époque de la deuxième guerre mondiale, internet n’existait pas. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que l’on ne sait pas, ce qui ne signifie pas pour autant que l’on sache quoi faire ou par où commencer pour enrayer ces logiques destructrices. Il y a un vrai sentiment d’impuissance.  En tant que comédienne, c’est une chance de pouvoir faire entendre à quelle point Anne Frank est comme nous. C’est aussi l’occasion de rappeler que les gens en détresse ont une vie, des rêves, ils ne sont pas uniquement ce qu’ils subissent.

> Justement, le théâtre peut-il jouer un rôle dans la conscientisation ?

< Le théâtre est un art vivant, le public et les comédiens sont dans l’instant, la présence. Le temps d’une représentation, on est amené à rentrer dans la tête d’un autre, à en recevoir les émotions, à comprendre des situations qui paraissent incompréhensibles. Il est essentiel, pour le vivre ensemble, d’arriver à faire un pas de côté par rapport à notre vision du monde. Le théâtre est une vraie machine à empathie.

 

Le Journal d’Anne Frank, de Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, avec Judith Goudal, Laurie Comtesse et Yann Philipona, du 28 novembre au 19 décembre 2019 au Théâtre de Vidy.