©Greenpeace Pak Tsai Che
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La jeunesse à l'avant-garde de la mobilisation «Notre avenir nous est volé !»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 99, décembre 2019
Façonné par les enjeux sociétaux actuels, l’engagement des jeunes tend à se déployer en dehors des formes traditionnelles d’organisation que sont les partis. Concerné·e·s plus que toute autre génération par les dérèglements climatiques, les jeunes s’appuient sur les nouveaux moyens de communication pour exprimer leurs revendications. L’analyse de la politologue Cloé Jans.
> AMNESTY: L’engagement des jeunes n’est plus syndical ou politique. Vous confirmez, nuancez ce constat ?

< Cloé Jans*: C’est vrai qu’il y a un déclin de l’engagement dans ces formes traditionnelles d’organisation. Mais cela vaut pour la population dans son ensemble. D’ailleurs, avec des plateformes comme wecollect, on dispose désormais de possibilités de s’engager, à travers internet et les médias sociaux, hors de formes d’organisation très définies. Toutefois, on observe actuellement une recrudescence de l’engagement politique des jeunes. Les jeunes socialistes ont été les premiers à être actifs publiquement. Récemment, des jeunes affiliés à d’autres partis, notamment les jeunes libéraux, les ont également rejoints. Cela dit, de tout temps la nouvelle génération a préféré un engagement spontané ou ponctuel hors des structures politiques, par exemple via des associations de jeunes.

>Les jeunes sont concerné·e·s par les enjeux de société, il suffit pour s’en convaincre d’observer leur engagement sur les questions écologistes ou féministes.

<Je dirais même que l’engagement des jeunes est façonné par les enjeux actuels de société. Il faut une pression liée à un problème aigu pour que leur engagement ait lieu. En ce qui concerne le climat, la personnalisation de Greta Thunberg a remarquablement fonctionné. Mais les jeunes sont surtout les destinataires de ce problème qui les touche de manière disproportionnée. ‘Notre avenir nous est volé’, disent-ils. La question des femmes est moins générationnelle que celle du climat, même si elle concerne aussi beaucoup de jeunes. Les jeunes femmes n’ont jamais été aussi formées, en particulier en Suisse, où l’on compte plus de femmes diplômées que jamais. Alors quand elles lisent des choses liées au débat #MeToo ou qu’elles voient que la politique suisse est encore largement le fait d’hommes âgés, cela les pousse évidemment à agir.

>Les jeunes secouent l’establishment politique traditionnel, est-ce qu’ils influent aussi les décisions ?

<Oui certainement. En ce moment, les partis réécrivent leurs programmes parce qu’on n’a pas de réponse sur le climat. Là où les partis traditionnels sont peu enclins à prendre des initiatives, les jeunes représentent une force de proposition.

>La nouvelle génération est capable de se mobiliser de manière très professionnelle.

<Les jeunes sont organisés de manière très professionnelle quand cela a trait à la communication ; ils savent utiliser les nouveaux outils de communication pour faire connaître leurs causes. D’ailleurs leur mouvement est mené par des gens très instruits. Mais lorsqu’il s’agit de représenter des intérêts, cela devient plus difficile, c’est ce qu’on a pu observer lors du sommet de Lausanne (n.d.l.r. Smile For Future Summit du 5 au 9 août 2019). Les jeunes ont du mal à formuler des buts politiques clairs et à les amener dans les formes politiques établies et les forums adéquats.

>Pourquoi ? Un déficit de connaissance des rouages politiques ?

<Je ne le formulerais pas en termes de manque. C’est simplement un autre rôle. Quand les jeunes prennent place dans les arènes traditionnelles de la politique, ils perdent un de leurs arguments principaux, qui est d’influer sur le politique comme des outsiders et de souffler un vent frais.

>Les nouveaux outils de communication sous-tendent tout l’engagement des jeunes ?

<Oui. C’est extrêmement important. Ils en disposent plus que toute autre génération. Ils sont très présents sur tous ces nouveaux canaux de communication, où ils n’hésitent pas à interpeller leurs pairs. Grâce à ces outils, ils rendent les formes de protestation attrayantes, notamment en les promouvant sur les réseaux sociaux, qu’ils utilisent aussi pour rallier un grand nombre de personnes à leur cause. À l’ère du numérique, la grève du climat dans le canton de Glaris participe autant de l’ensemble que la grande vague de protestations à New York.

>Diriez-vous que l’engagement est plus ponctuel et éphémère qu’auparavant ou pensez-vous que les jeunes sont aussi capables de s’investir à long terme ?

<Le côté ponctuel de l’engagement des jeunes n’est pas nouveau. Pour eux, il est plus attrayant de s’engager de temps à autre, quand ils se sentent très concernés, plutôt que d’intégrer des partis ou d’autres associations. Mais cette génération est davantage concernée par les problèmes sociétaux que la même génération il y a 20 ans. La génération dite Z (voir encadré) est plus politisée que la génération Y. Cela a à voir avec le contexte dans lequel elle a grandi. L’enfance de cette génération s’est déroulée dans des années de crise : crise financière, crise du projet politique européen. Des années marquées par le terrorisme, les questions migratoires et le terrible conflit en Syrie. Avoir grandi dans ces années engendre une plus grande insécurité en ce qui concerne l’avenir. Au contraire, la génération Y est entrée dans l’âge adulte avec cette question lancinante « pourquoi est-ce que je le ferais ? ». Elle place la réalisation personnelle avant l’engagement pour des causes sociétales.

>Il y aurait donc des cycles d’engagement des jeunes ?

<Oui, je pense qu’il y a des cycles, et particulièrement des cycles thématiques. Mai 68 a été essentiellement porté par des jeunes. Les soixante-huitards ont sans aucun doute changé le monde. Espérons que les jeunes d’aujourd’hui auront ce pouvoir, et pas seulement sur la question climatique !

*Cloé Jans est politologue et directrice de l’institut de sondage gfs.bern.