Les marches pour le climat à Lausanne connaissent toujours un important succès, engageant autant les étudiant·e·s que les retraité·e·s et les jeunes parents. © Reuters/ Denis Balibouse
Les marches pour le climat à Lausanne connaissent toujours un important succès, engageant autant les étudiant·e·s que les retraité·e·s et les jeunes parents. © Reuters/ Denis Balibouse

La jeunesse à l'avant-garde de la mobilisation Verte jeunesse

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 99, décembre 2019
Une vague verte a déferlé sur Lausanne en août dernier sous l’impulsion de 450 jeunes militant·e·s, dont la suédoise Greta Thunberg, venu·e·s par voie terrestre de toute l’Europe pour participer au sommet Smile for Future. Au cœur de la rencontre, l’urgente question de la justice climatique et l’appel à un changement sociétal profond. Reportage.

Rarement bâtiment universitaire n’aura été aussi bouillonnant qu’en ce mois d’août 2019. Les 450 grévistes qui ont envahi l’Amphimax, l’un des sites de l’Université de Lausanne, ne sont pas étranger·e·s à cette atmosphère électrique. La session d’ouverture du sommet Smile for Future, soit le rassemblement européen des grèves du climat menées par des étudiant·e·s de toute l’Europe, vient en effet de s’achever, pour faire place à une semaine de discussions. L’objectif ? Atteindre un consensus sur les valeurs et les principes du mouvement pour, le cas échéant, aboutir à une déclaration commune. Et inciter politicien·ne·s et gouvernements à agir.

Greta superstar

Mais pour l’heure, place aux échanges entre les étudiant·e·s européen·ne·s arrivé·e·s le jour précédent dans la capitale vaudoise par voie terrestre, avec parfois plus de 15 heures de trajet au compteur. Muni·e·s d’un badge indiquant leur pays d’origine et leur identité, les jeunes discutent avec enthousiasme dans un anglais teinté de divers accents, en allant chercher, pour certain·e·s à pieds nus, leur bon repas pour le « lunch break ». Les mets sont vegan et élaborés à partir des invendus d’un grand supermarché.

Une salle plus loin, on s’agite du côté des journalistes, venu·e·s nombreux·ses pour la conférence de presse d’ouverture, et dont le point d’orgue n’est autre que la présence de la militante suédoise de 16 ans Greta Thunberg, à l’origine des Fridays for Future. Une armée de caméras et d’appareils photos s’installe face à la scène, prête à capturer chaque faits et gestes de la, bien malgré elle, nouvelle icône de la lutte contre le réchauffement climatique. Cette dernière est brève et concise dans ses réponses, « j’ai déjà tellement parlé », au regret des professionnel·le·s des médias, qui en arriveraient presque à oublier qu’à ses côtés se tient, entre autres, le prix Nobel de chimie 2017, le vaudois Jacques Dubochet. La jeune militante tient à rappeler qu’elle n’est en aucun cas la « leader » de ce mouvement sans hiérarchie, mais une simple participante. À la question « faut-il mettre tous les politiciens en prison ? », elle réplique « c’est le système dans lequel nous vivons qui est à blâmer, et non pas les individus. Bien que, concède-t-elle, les politiciens jouissent de plus grandes responsabilités dont ils doivent absolument se saisir ». À la sortie de la conférence, on croise trois adolescent·e·s anglais profitant d’une pause entre deux ateliers stratégiques. Comme pour les autres participant·e·s, ils n’ont pas hésité à prendre sur leurs vacances d’été pour se rendre au sommet lausannois. « Cette problématique me préoccupe depuis longtemps. Pourquoi devrais-je rester assise sur les bancs de l’école si notre futur est menacé ? », s’interroge Esme, 17 ans, présente depuis le début de l’organisation des grèves. « C’est aussi notre devoir de se battre pour les gens qui ne peuvent pas le faire. Les Occidentaux ont une grosse responsabilité », insiste l’étudiante aux cheveux bleus. À ses côtés, son ami Max, 16 ans, abonde dans son sens : pour lui, la prise de conscience s’est d’abord produite via le sort des réfugié·e·s climatiques. « Les multinationales colonisent des pays, les droits des minorités sont quotidiennement violés. On ne peut pas séparer environnement et droits humains! », rappelle celui qui se définit également comme « anti-raciste, anti-faciste et anti-industriel ». Ici, la convergence des luttes prime.

Et quel sentiment nourrissent-ils à l’égard des adultes? « Même si c’est à cause d’eux qu’on se retrouve dans cette situation, nous recevons aussi du soutien de leur part. » Une ligne téléphonique a d’ailleurs été mise en place durant tout le sommet, pour communiquer avec des scientifiques. Une étroite collaboration entre apprenti·e·s activistes et têtes blanches qui ravit Jacques Dubochet : « cela fait des années que les scientifiques tentent d’alerter l’opinion publique sur l’urgence de la situation. J’ai envie de remercier ces jeunes qui prennent au sérieux nos données et agissent ! ». Il faut bien l’avouer, en matière de communication et d’enthousiasme, ces militant·e·s en herbe n’ont rien à envier aux plus âgé·e·s. Et Max de conclure: « ce n’est pas la colère qui nous anime, c’est la frustration ».

Un militantisme joyeux

Un sentiment qui s’est mué en plusieurs séries d’actions, toujours non violentes, les trois activistes britanniques tiennent à le souligner. Et la capitale vaudoise n’échappe pas au vent de pacifisme qui souffle sur le mouvement : malgré l’urgence de la question climatique et la perspective d’un futur incertain, on construit les idées de demain dans la joie et l’enthousiasme. Des chants aux notes militantes apposés sur les mélodies de We are the Champion ou Imagine (« Imagine all the people living carbon free… ») rythment les divers ateliers portant sur l’inaction politique ou l’unification du mouvement. Chaque intervention est applaudie, et les mains s’agitent pour approuver ou intervenir. « C’est compliqué de parvenir à un consensus quand on est 450, mais toutes les idées ont été respectées », observe Hamza, gymnasien de Morges. Il est important de garder en tête que les difficultés rencontrées en Russie pour la lutte climatique ne sont pas les mêmes qu’en Suisse, par exemple. La multiculturalité des participants est bénéfique, elle élargi notre sens critique et nous permet d’aller plus loin et plus vite ensemble », se réjouit-il. Emma, future infirmière danoise à l’impressionnante crête iroquoise, le rejoint : « ce sommet s’est déroulé bien mieux que je ne l’espérais. On devrait l’organiser chaque année ! ». Le sommet débouche sur une proclamation commune, la « Déclaration de Lausanne sur le climat ». Objectifs déclarés ? Assurer la justice climatique et l’équité, maintenir le réchauffement climatique à 1,5 degré par rapport aux niveaux préindustriels, et se baser sur les recommandations des travaux scientifiques les plus pointus.

En deuxième partie de journée, place à une marche du climat, européenne cette-fois ci, dont le départ est prévu à 15h00 face à la gare de Lausanne. On s’active à l’ombre des arbres pour préparer son meilleur panneau (Dont look for hope, look for actions!), se maquiller avec des allures guerrières et des couleurs fluo, le tout en musique et sans oublier de prendre des clichés pour (l’éventuelle) postérité. « We are leaving soon » scande au mégaphone une adolescente pour motiver les troupes qui envahissent bientôt le M1 direction Place de la Riponne. Des grévistes attendent, il y a là un joyeux mélange de poussettes, de retraité·e·s et, évidemment, d’adolescent·e·s venu·e·s crier leurs revendications, toujours avec humour. « On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat », martèle-t-on en tête de cortège. En cette après-midi caniculaire, il en faut de la motivation pour dépasser la température ambiante. La joyeuse troupe de 2'500 personnes finira la démonstration au bord du lac, à Vidy, où une scène a été prévue. Les derniers discours se font entendre, le stand de glaces à l’eau est pris d’assaut, les festivités peuvent enfin commencer. Et le présent l’emporte sur le futur.