Selon Caritas, 103'000 enfants vivent dans la pauvreté en Suisse, et deux fois plus dans la précarité, soit juste au-dessus du seuil de pauvreté. Un chiffre en augmentation depuis 2017. ©Keystone/ CHRISTOF SCHUERPF
Selon Caritas, 103'000 enfants vivent dans la pauvreté en Suisse, et deux fois plus dans la précarité, soit juste au-dessus du seuil de pauvreté. Un chiffre en augmentation depuis 2017. ©Keystone/ CHRISTOF SCHUERPF

Pauvreté infantile De toits en toits

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
Ballotés de logements en logements, avec parfois des nuits dehors au compteur, les enfants sans domicile fixe sont une réalité en Suisse. Migrations, divorces, crise du logement, la précarité a vite fait de frapper à la porte. Une instabilité qui a des répercussions.

En novembre dernier, douze associations françaises publiaient un manifeste réclamant l’ouverture en urgence de places d’hébergement. Chaque soir, à Paris, près de 700 enfants dorment dans la rue. Et des milliers d’entre eux logent dans des habitations précaires. Si la situation semble moins alarmante en Suisse (il n’existe pas de statistiques officielles sur la question et, outre Genève et Lausanne[1], tous les hébergements d’urgence de Suisse contactés disent n’accueillir que rarement des enfants), c’est aussi une réalité. Il n’est pas rare que des mineurs et leurs parents passent la nuit dehors, parfois dans des voitures ou sous des ponts, ou logent de manière provisoire chez des connaissances ou dans des foyers d’urgence. Saturés, ces derniers ne sont souvent pas adaptés à la constellation familiale et à ses besoins spécifiques.

Prise en charge adaptée

Une carence que tente de combler le dispositif HUMA de l’association Païdos, qui a ouvert ses portes en mai dernier sur demande de la Ville de Genève. Foyer d’urgence pour mineur·e·s accompagné·e·s sans abri, il peut héberger jusqu’à 40 personnes pour une durée allant de 3 semaines à 3 mois. En ce début janvier, tous les lits sont occupés et la liste d’attente est longue. « La majorité des familles que nous accueillons ici sont des familles clandestines qui viennent d’arriver à Genève, ou qui sont en Suisse depuis un certain temps et se retrouvent confrontées à des difficultés financières soudaines », détaille Adrien Pichon, responsable du foyer. « Nous sommes leur dernier recours avant la rue ». Provenant en grandes parties de pays européens (Albanie, Roumanie…) ou d’Afrique du Nord, ces familles ont rejoint la Suisse avant tout pour des raisons économiques ou, comme c’est le cas de certaines femmes, pour fuir des violences. Échappant à la filière de l’asile, ces groupes ne peuvent bénéficier d’aide étatique et peuvent vite s’enliser dans des situations dramatiques.

Outre des lits et des repas, HUMA a pour dessein d’être un point d’équilibre pour ces vies au parcours déjà bien chahuté, tout en offrant une prise en charge psycho-pédagogique complète. « Malheureusement nous ne pouvons pas trouver de logements à ces personnes », regrette Adrien Pichon, qui veille à ce que ses locataires temporaires soient conscient·e·s de la difficulté du marché genevois. « Pour les gens qui n’ont pas de perspective de régularisation, une fois la durée des trois mois écoulée, c’est le système D : sous-locations, réseaux, amis… Parfois le retour au pays ». Entre-temps, les enfants doivent être scolarisés. « Que mes fils puissent suivre une formation ici est un cadeau de Dieu. », souligne Christine, arrivée récemment au foyer avec ses jumeaux de 16 ans, Frank et Junior. Les adultes présent·e·s acquiescent. Tous mettent beaucoup d’espoir dans une institution synonyme de stabilité et d’intégration, même éphémères.

Si les enfants clandestins restent très vulnérables, les familles suisses ne sont pas non plus épargnées par les difficultés d’hébergement. L’ancienne speakerine de la RTS, Kim Grootscholten, peut en témoigner, elle qui s’est un jour retrouvée confrontée à cette situation, seule avec son enfant et sans logement. Elle a, depuis lors, fondé TOIT POUR TOUS, une association présente à Genève, qui met à disposition des habitations temporaires destinées à des familles suisses ou résidentes. Sur 63 personnes hébergées entre octobre 2018 et novembre 2019, 27 d’entre elles étaient des enfants. « La précarité peut frapper tout un chacun très rapidement », rappelle Kim Grootscholten. « L’accès au logement est extrêmement difficile dans les grandes villes de Suisse, sans parler des assurances maladie dont les coûts ne cessent d’augmenter ». À ces obstacles, s’ajoutent la multiplication des divorces (ndlr : un quart des ménages monoparentaux recourent à l’aide sociale en Suisse), des cas de violences domestiques, des faillites ou encore des problèmes psychiques qui peuvent entraver l’individu dans ses démarches de demande de subsides. De surcroît, ceux-ci mettent parfois des mois à être versés.

« Aujourd’hui, l’État n’offre pas de solution inclusive : faute de logements accessibles, l’Hospice général place des gens à l’hôtel pendant mois. C’est une solution pansement extrêmement onéreuse qui n’offre pas de cadre sécurisant », déplore la jeune femme. « Nous devrions nous inspirer des pays scandinaves et de leur modèle « housing first », où le logement est une priorité pour que l’individu puisse se reconstruire. En Suisse, il est d’abord apporté une assistance médico-sociale, afin de traiter des troubles bien souvent accentués par la perte du logement, avant de se voir attribuer un domicile. Seulement, tant que l’être humain n’a pas de sécurité affective, de quoi manger et un toit, il ne peut pas se développer correctement ». Sans compter que pour avoir la garde de son enfant, il faut absolument justifier d’une adresse : « Nous avons été contactés récemment par une jeune maman en détresse parce que le SPMI menaçait de lui retirer ses trois enfants. Victime de violences conjugales, elle a dû fuir le domicile et loge actuellement dans un foyer pour femmes et enfants » confirme Kim Grootscholten qui a connaissance d’autres cas similaires.

Une anxiété partagée

Éponges à émotions, les plus jeunes enfants vivent de plein fouet les peurs de leurs parents : « On retrouve chez les enfants sans domicile fixe des problématiques principalement anxieuses. Les parents sont dans des situations d’insécurité qui renforcent chez l’enfant leur angoisse de perte, de séparation », commente Nicolas Liengme, pédophsychiatre à HUMA. Rencontrée au foyer, Sarah, originaire de Guinée et passée par l’Espagne et la France avant de débarquer en Suisse un soir de décembre 2019 avec une valise et ses deux enfants, connaît bien ce sentiment. Depuis qu’elle a été menacée de se faire retirer la garde, elle vit dans la peur panique qu’on lui enlève ses petits. « Je n’arrive jamais à lâcher prise ; j’ai tout le temps peur, quand ma fille sort avec les éducateurs, qu’on me la prenne. Ma fille ressent ça, elle ne mange pas, et mon fils dort mal. », raconte-t-elle doucement tandis que Gabriel, tout juste un an, somnole dans ses bras et qu’on tente de la rassurer.

« Un déménagement est toujours traumatique pour l’enfant qui construit son identité, sa sécurité à partir d’éléments visuels avec lesquels il entre en contact. La stabilité des murs, mêmes précaires, est essentielle pour qu’il puisse trouver l’apaisement suffisant, se poser dans une situation d’apprentissage et entrer en relation avec les autres », ajoute Nicolas Liengme. Lorsque l’on demande à Ada, 9 ans, venue d’Albanie avec sa sœur et ses parents pour lesquels elle joue le rôle d’interprète, ce qui est le plus difficile pour elle ici : « faire confiance aux autres », affirme-t-elle.

À l’HUMA comme chez TOIT POUR TOUS, tout un travail est opéré autour d’une parentalité mise à rude épreuve et qui nécessite d’être revalorisée. « Le plus important, souligne Nicolas Liengme, c’est l’affect transmis en permanence à l’enfant. C’est extraordinaire tout ce que ces parents peuvent offrir à leurs petits malgré la précarité ». Il conclut : « le plus grand danger c’est de séparer les familles ».

La responsabilité aux associations

Comment la Suisse peut-elle laisser des enfants sans domicile fixe ? Les acteurs de terrain rencontré·e·s au cours de cette enquête pointent tous du doigt l’inertie des grosses institutions et des autorités encore réticentes à s’emparer pleinement de la problématique. Contacté·e·s pour des entretiens, aucun des différents services de protection des mineur·e·s de Suisse romande n’ont, à ce jour, répondu à nos demandes. Quant à la Ville de Genève, son service de communication nous a redirigé vers les associations sur lesquelles presque tout repose. Marianne Hochuli, responsable du secteur étude chez Caritas, dénonce un « État qui n'assume pas suffisamment de responsabilités pour s'assurer que les personnes à faible revenu disposent de suffisamment de logements à prix abordable ». Pour l’association : « Le gouvernement devrait agir de façon sensiblement différente. Cela pourrait se faire par le biais de subventions pour la construction de logements ou de subventions au logement pour les ménages au revenu modeste. » Du côté de l’équipe HUMA, on déplore qu’« aucune mesure politique de régularisation des clandestins ne soit actuellement à l’agenda », en rappelant que la situation migratoire est appelée à se complexifier dans les décennies à venir. Les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique montrent que la pauvreté infantile est en augmentation[2]. Si aucune mesure n’est prise aujourd’hui, la Suisse affrontera toujours plus de familles à la rue, et d’enfants privés de leurs droits et de perspectives. Difficile de construire un avenir quand on ne sait pas de quoi demain sera fait

 

[1] En 2019, le Sleep-in, la Marmotte, et l'Abri/L'Etape, à Lausanne, ont accueilli 80 enfants. Ils étaient 92 en 2018.

[2] Entre 2017 et 2018, le taux de pauvreté des enfants a augmenté de 6,9 pour cent à 9,6 pour cent (chiffres de l’Office fédéral de la statistique).