Quatre personnes courageuses qui ont payé pour leurs opinions : Golrokh Ebrahimi Iraee, Mohamd Cheikh Ould Mkhaïtir, Maria Ressa et Shakthika Sathkumara. ©André Gottschalk
Quatre personnes courageuses qui ont payé pour leurs opinions : Golrokh Ebrahimi Iraee, Mohamd Cheikh Ould Mkhaïtir, Maria Ressa et Shakthika Sathkumara. ©André Gottschalk

Indispensable liberté d'expression Dangereuse liberté d'expression

Par Manuela Reimann Graf - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
Partout dans le monde, des hommes et des femmes sont persécuté·e·s, emprisonné·e·s ou assassiné·e·s parce qu’ils ont fait usage de leur droit à la liberté d’expression. Les journalistes, les avocat·e·s et les militant·e·s qui luttent pour le respect des droits humains sont particulièrement menacés et très vite considéré·e·s comme indésirables par les autorités de leur pays. Voici quatre histoires qui témoignent de ce que des êtres humains doivent endurer dans leur chair pour avoir refusé de se taire.
Une autrice que rien ne peut abattre

Un roman et l’amour pour un défenseur des droits humains lui ont valu la prison : l’autrice iranienne Golrokh Ebrahimi Iraee a osé critiquer la lapidation des femmes dans une fiction non publiée. Le manuscrit est tombé entre les mains des forces de sécurité lors d’une énième perquisition visant son mari Arash Sadeghi, un célèbre militant pour les droits civiques, au domicile du couple. Aresh Sadeghi a été arrêté et condamné à 15 ans de détention. Pendant 17 jours, son épouse a subi des interrogatoires durant lesquels elle entendait les cris de son mari torturé dans la pièce d’à côté. Elle a elle-même subi des violences.

Golrokh Ebrahimi Iraee a été accusée de « profanation des lieux saints » et de « propagande contre l’État  ». Elle est sous le coup d’une peine de prison de six ans, qu’elle a commencé à purger en 2016. Son mari, qui souffre d’un cancer, a entamé une grève de la faim pour protester contre la détention de son épouse. Golrokh Ebrahimi Iraee a été libérée au bout de 72 jours en janvier 2017, mais à nouveau jetée en prison dès que l’état de santé de son mari s’est stabilisé.

Sa compagne de cellule, Atena Daemi, avait été condamnée à sept ans d’emprisonnement pour avoir été en contact avec des familles de détenus politiques et critiqué la République islamique sur Facebook. En 2018, menacées d’être transférées dans un pénitencier de sinistre réputation, les deux femmes se sont lancées dans une grève de la faim. Golrokh Ebrahimi Iraee a été libérée sous caution en avril 2019. Mais le 9 novembre 2019, dix hommes des forces de sécurité font irruption chez elle à Téhéran et elle est à nouveau incarcérée. Motif : en prison, elle et Atena Daemi avaient chanté un chant révolutionnaire et protesté contre l’exécution de trois dissidents kurdes. Les deux femmes ont à nouveau été condamnées, cette fois à trois ans et sept mois.

Malheur à celles qui osent critiquer Duterte

Maria Ressa est l’une des journalistes les plus renommées des Philippines. Elle a grandi dans cet État insulaire du sud-est asiatique et aux États-Unis ; depuis les années 1980, elle a fait carrière dans les médias. Elle a d’abord été correspondante aux Philippines pour les grands titres de la presse étatsunienne ainsi que pour des chaînes de télévision, notamment CNN. En 2012, avec trois collègues, elle a fondé le portail d’information Rappler. Il est devenu l’un des principaux sites d’actualités des Philippines et a reçu divers prix du journalisme au niveau local et international.

Le portail s’est fait un nom dans la vérification des informations publiées sur Facebook au sujet des Philippines. Les rédactrices y démasquent les trolls du gouvernement et y réfutent les fake news.

Maria Ressa a été plusieurs fois primée pour ses enquêtes. En décembre 2018, le magazine Time l’a nommée « personnalité de l’année » pour son engagement contre la désinformation. Or le site Rappler, et Maria Ressa en particulier, suscitent depuis longtemps l’ire du président philippin Rodrigo Duterte. L’étau se resserre autour du portail Internet et de ses journalistes, surtout depuis la publication de reportages sur les sévices et les assassinats commis dans la cadre de la guerre à la drogue de Duterte.

En mars dernier, Maria Ressa a été placée en détention pour la septième fois, sous prétexte de fraude fiscale. Elle risque jusqu’à dix ans de prison.

Mort au blasphémateur

Le blogueur Mohamed Cheikh Ould Mkhaïtir appartient à la caste des Moulamines, celles des forgerons, l’une des moins considérées de la société mauritanienne. Dans l’un de ses articles, il a osé accuser la classe dominante de ce pays d’Afrique de l’Ouest d’instrumentaliser les récits de la vie du Prophète pour justifier le maintien en esclavage des personnes destinées par leur lignée aux professions manuelles. À la suite de la diffusion de l’article sur les réseaux sociaux, des émeutes ont éclaté dans tout le pays, réclamant l’exécution de Mkhaïtir pour blasphème. Le président a fait part de sa bienveillance envers les manifestant·e·s.

Bien que Mkhaïtir ait officiellement présenté ses excuses pour avoir violé les sentiments religieux de ses concitoyen·ne·s, il a été condamné à mort en décembre 2014 pour « apostasie » et « offense au Prophète ». En novembre 2017, la sentence a été commuée en une peine de deux ans de prison, donc déjà purgée depuis longtemps. Mkaïtir est malgré tout resté en détention deux ans de plus.

Après sa libération, le jeune Mauritanien a émigré en Europe et raconté ses conditions de détention sur son blog : « après mon arrestation, j’ai été maintenu à l’isolement avec les punaises et les cafards comme seuls compagnons. Les premiers jours, je m’endormais au son des voix qui résonnaient à travers la prison pour me souhaiter la mort ; j’étais réveillé le matin par les cris venant de la rue qui réclamaient mon exécution. J’avais abandonné tout espoir… » Ce n’est qu’après la visite de deux représentants d’Amnesty International qui ont mis toute leur énergie à obtenir sa libération qu’il a commencé à relever la tête.

Puni pour avoir brisé un tabou

Au Sri Lanka, l’écrivain primé Shakthika Sathkumara s’est présenté au poste de police le 1er avril 2019 et a été immédiatement arrêté. Il venait faire une déclaration au sujet d’une plainte déposée contre lui par des moines bouddhistes. Ceux-ci s’offusquaient de la publication de sa nouvelle Adha, dont certains passages font allusion à l’homosexualité et à la pédophilie au sein du clergé bouddhiste.

Dans ce récit, l’auteur lève le voile sur un sujet tabou, le viol d’enfants, que ni le gouvernement ni les médias ne veulent regarder en face. L’ancien ministre pour les droits de l’enfant avait pourtant reconnu que ce type d’abus est très répandu dans les institutions religieuses du Sri Lanka, tant bouddhistes que chrétiennes.

Sathkumara a été accusé d’infraction à une disposition légale contre la haine raciale et religieuse. Ironiquement, cet article est souvent utilisé pour faire taire des militant·e·s et des écrivain·e·s qui s’engagent pacifiquement pour la liberté d’expression et la liberté de pensée, de conscience et de religion.

Des moines bouddhistes influents réclament régulièrement l’arrestation et la poursuite pénale des personnes qu’elles accusent d’avoir dénigré la religion. Et les autorités s’exécutent. Sathkumara encourt jusqu’à dix ans de détention.