L’activiste, artiste et juriste, Meloe Gennai. ©Eytana Acher
L’activiste, artiste et juriste, Meloe Gennai. ©Eytana Acher

Meloe Gennai Être pluriel

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
Lorsque l’on demande à Meloe Gennai si son activité principale est poète, écrivain·e, performer ou encore juriste, la réponse claque : «survivre». Et d’enchérir : «en se rendant utile». Car si le quotidien est une lutte permanente, l’activiste non-binaire, queer [1] et Noir·e ne pourrait le concevoir sans se battre pour sa communauté et ses identités multiples que l’on a renvoyées aux marges de la société.

Cette thématique de l’identité, que Meloe Gennai définirait comme « la reconnaissance de notre position, nos privilèges et nos oppressions », se trouve au cœur des performances de l’artiste, où sont questionnés rapports de pouvoir, travail gratuit, genre ou encore vestiges de l’esclavage. En effet, Meloe découvre, enfant, l’impact de la servitude sur sa famille jamaïcaine. Un pan de son histoire familiale qui le conduira, plus tard, à s’intéresser aux différentes populations vivant sous la suprématie blanche, et les discriminations protéiformes en découlant. Né·e à Genève au milieu des années 80 dans une famille italo-suisso-jamaïcaine, iel [2], alors âgé·e de 7 ans, se rappelle un « chien d’arabe » balancé à la figure. D’autres agressions lui font prendre conscience, que « le racisme est tout aussi vivace que celui que ma mère a connu dans les années 60, mais sous d’autres formes ». A cela, s’ajoute la transphobie : l’interdiction de faire des activités « de garçon » par exemple ; des insultes, encore aujourd’hui. Des violences qui fragilisent. Heureusement, il y a la rencontre avec la lecture. L’écriture, elle, se dessine d’abord sous la forme de récits, « dans le but de les offrir à mes ami·e·s », pour, désormais, se décliner en poèmes déclamés sur scène. Pour l’activiste, il est essentiel que les corps trans*, queers et racisés, systématiquement invisibilisés, occupent l’espace et affirment leur existence pour mieux se le réapproprier.

« le racisme est tout aussi vivace que celui que ma mère a connu dans les années 60, mais sous d’autres formes » Meloe Gennai

Si son art l’expose, l’engagement de Meloe Gennai se fait aussi dans l’ombre. Iel propose ses connaissances juridiques ou linguistiques aux victimes de discriminations. « Les deux fondateurs des Black Panthers avaient créé un journal gratuit qui informait les personnes Noires sur leurs droits. Je me suis dit :« c'est ça que je veux faire, promouvoir la justice » explique Meloe, soulignant que « ce qui est légal n'est pas forcément moral ». Diplômé·e en droit, iel étudie l’histoire et la germanistique, par besoin de comprendre son environnement. Outre Sarine, le poète se produit d’ailleurs en allemand, « une langue directe et incisive ». Et déplore, au passage, cet a priori tenace selon lequel l’allemand serait un idiome indéchiffrable : « De manière générale, je me méfie des croyances. Elles créent des hiérarchies dont résultent in fine des oppressions ».

Lauréat·e d’une bourse Pro Helvetia pour une performance littéraire, une première en Suisse, Meloe s’envolera trois mois en résidence à Cape Town travailler avec des artistes locaux sur les identités métisses, et continue, en parallèle, d’évoluer avec le « Black Performance lab », une troupe de performers Noir·e·s et queers basée à Zurich, tout en proposant des workshops antiracistes ou antisexistes.

 

[1] Qui ne se sent pas appartenir à un genre défini.

[2] Pronom de la troisième personne du singulier permettant de désigner les personnes sans distinction de genre.