©Ambroise Héritier
©Ambroise Héritier

Espace fiction La femme au chandail jaune

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
J’enfile une blouse fleurie et mon jean préféré, le noir, celui qui suit joliment la forme de mes jambes et de mes fesses tout en tenant à ma taille sans que j’aie à porter de ceinture. Je rehausse mes cheveux en un chignon et enfile mon collier argenté. Je me regarde dans le miroir en m’imaginant que ça plaira à Léa.

Chose rare, je réussis mon trait d’eye liner du premier coup. Mon père est déjà parti au bureau quand je me lève. Je rejoins ma mère qui boit son café à la cuisine. Elle n’a jamais été du matin. Pourtant, même lorsqu’elle enchaînait les spectacles le soir, elle s’est toujours levée pour me faire le petit déjeuner. J’attrape la cafetière italienne qui est encore à demi-pleine pour en verser le contenu dans ma grande tasse orange. Ma mère s’est toujours refusée à acheter une machine. Elle préfère le café qui sort des mokas parce qu’il reste bouillant longtemps. Moi j’aime l’odeur que produisent les cafetières, j’ai toujours pensé que ça rendait notre intérieur chaleureux, que ça l’habitait.

            – Tu descends au Flon pour répéter ta chorégraphie ?

            – Non, j’ai besoin de m’étirer, je vais à mon cours de danse classique, on reprendra le travail pour le spectacle cet après-midi, me répond ma mère quand je m’assieds en face d’elle à la table de la cuisine. Elle me regarde en souriant, puis passe sa main sur mes cheveux plaqués en chignon :

            – Ça te va bien. Tu veux que je passe à la maison à midi pour te faire un repas chaud ?

Ce geste de tendresse est comme une invitation à me confier. Il ouvre un moment propice pour lui conter ce que j’éprouve pour Léa. Les sentiments pour des personnes du même sexe, c’est courant dans le milieu de ma mère. Pourtant je me ravise, peut-être parce que ce qui me lie à elle est encore trop intangible.

            – T’es gentille maman, mais ce n’est pas nécessaire, je mangerai chez Léa, on révisera nos maths ensemble.

J’attrape ma veste en jean clair et dévale les escaliers de notre immeuble pour respirer l’air frais du début de matinée. Au loin, la chaîne de montagnes apparaît avec netteté. Le soleil teinte de ses reflets timides les bâtiments de notre quartier qui s’anime de son bal matinal. Des parents qui amènent leurs enfants à pied à la crèche et à la grande école située juste derrière mon gymnase. Leurs bébés dans les poussettes, les petits qu’ils tirent par la main et qui trottent derrière eux. Ceux qui déjà ont grandi et courent devant leurs parents, annonçant l’âge où ils se rendront seuls vers le préau. Ces mêmes parents qui se saluent et se comptent brièvement leur quotidien. Ou prennent le temps de s’arrêter au Café Juventino, à l’angle de la rue qui monte vers les écoles. Ma mère a toujours aimé ce mouvement de quartier. Oui, elle aimait mettre son nez sur le balcon pour observer le défilé des écoliers et des étudiants. Et moi, tout comme elle, j’y ai goûté depuis toujours.

J’arrive devant le portail au dernier moment, en même temps qu’une grappe d’étudiants qui vient au gymnase en bus depuis les hauts de la ville. Je cherche Léa du regard mais entre en classe sans l’apercevoir à l’endroit où elle se tient le plus souvent avant que les cours ne commencent. Je la vois tout de suite à la pause de 10 heures. Elle discute avec un groupe d’élèves sous l’un des platanes qui bordent le terrain de notre gymnase. Elle porte une robe en jersey noir plaquée et a attaché sa veste en jean autour de ses hanches, peut-être pour ne pas révéler la beauté de son corps de manière trop criante. Je la salue de loin en souriant, sans chercher à m’approcher d’elle. Elle se dirige à l’endroit où je me tiens après que la cloche a signalé la fin de la pause, attend que les étudiantes qui discutent avec moi entrent dans le collège et me demande :

            – Ça marche toujours pour midi ?

            – Oui bien sûr !

            – On peut faire des pâtes, ma mère a laissé un reste de bolognaise, ou alors on passe acheter un plat chez l’asiatique. Les demi plats du jour ne coûtent que 6 francs 90, et ils sont énormes. Qu’est-ce que tu préfères ?

            – Le Chinois c’est mieux, non ? Comme ça on n’aura pas besoin de cuisiner, dis-je après un temps d’hésitation. Léa acquiesce d’un signe de tête :

            – À tout-à-l’heure, glisse-t-elle en effleurant le dos de ma main avec la paume de la sienne avant de se diriger vers sa salle de classe.

Je me sens rougir, une vague soudaine de chaud sur le visage que je voudrais réprimer. Je me rassure en me disant que les autres élèves ne peuvent rien voir. Nous sommes les dernières à retourner dans le bâtiment, il n’y a plus personne autour de nous.

En classe, il m’est impossible de me concentrer sur la matière. Heureusement, c’est un cours d’histoire, une branche secondaire ; il suffit de noter sans écouter vraiment. Il sera toujours temps d’assimiler plus tard. Oui, il suffit de noter et de ressentir en pensée Léa qui m’effleure la main. Écrire ce que dit l’enseignant et imaginer les moments si proches désormais que nous passerons ensemble. Noter et s’échapper en rêve de la salle de classe. À la fin des cours, j’attends Léa sous le platane, là où je l’ai vue discuter pendant la pause. Elle arrive peu après moi et nous nous dirigeons vers les imposants escaliers qui donnent sur la rue du Maupas. Quelques étudiants font déjà la queue devant le Chinois, tandis que d’autres s’engouffrent dans la Migros de quartier, juste en face. Nous attendons sur la chaussée que ceux qui sont avant nous emportent leurs commandes.

            – Il fait tellement beau, on pourrait aller au parc de Valency, c’est plus joli que par ici. On profitera de la vue sur le lac et les montagnes, propose Léa.

            – Ok.

Nous emportons nos nouilles, poulet pour moi, crevettes pour elle, et nous dirigeons vers le parc en goûtant à l’atmosphère printanière. Nous ne pensons pas à nous cacher, non, nous cherchons seulement un endroit à l’ombre. Finalement, nous posons nos vestes en jean dans la partie supérieure du parc, sous un de ces hêtres magnifiques qui forment la grande allée. Dans un même mouvement nous nous asseyons l’une près de l’autre. Une fois le repas terminé, nous nous rinçons la bouche à l’eau de nos gourdes, puis ôtons nos baskets. Léa se couche sur le côté en me faisant face ; je fais de même. Elle me sourit, de son merveilleux sourire, de sa bouche qui, dans ces moments, me semble prendre la forme d’un cœur, de ses yeux bruns et profonds. Je lui renvoie ce sourire en me demandant s’il faut que je fasse quelque chose de plus. Puis je sens ses pieds entourer tout doucement l’un de mes pieds et ses orteils qui me caressent. Alors je prends une de ses mains, que je me mets à caresser à mon tour. Je ressens nos caresses avec une telle intensité qu’il me semble que mon corps et mon esprit s’extraient de l’endroit où nous nous trouvons pour flotter dans un ailleurs aérien et baigné de lumière. Un ailleurs d’où pourtant je continue à ressentir le mouvement des hêtres environnants et le bruit de la ville au loin.

Un groupe d’enfants accompagnés de deux adultes qui se dirigent vers la place de jeux, sûrement une garderie, nous délie. Léa s’assied, elle secoue sa chevelure châtain dont les reflets auburn s’agitent si joliment dans la lumière de la mi-journée. Puis me demande avec un clin d’œil :

            – On va réviser les maths chez moi ?

            – Oui, dis-je en sentant la chaleur se répandre à nouveau sur mon visage.

Nous nous arrêtons à l’épicerie italienne de l’avenue de France, à proximité de l’Hôpital de l’enfance, pour y prendre des cannoli siciliens. Léa habite dans l’espace de verdure situé au-dessus de l’école de danse Maurice Béjart. Elle prépare les cafés avec la machine jaune qui, chez elle, trône à côté des plaques en vitrocérame d’une cuisine ouverte sur la salle à manger et m’entraîne vers le salon. Avant de s’asseoir à côté de moi, elle ouvre la porte-fenêtre du balcon dans toute sa largeur. Alors le mouvement des arbres autour de son immeuble se reflète sur le parquet du salon dans une danse aérienne et apaisante.

            – J’ai déjà bu mon café ; je l’aime très chaud, je suis comme ma mère pour ça.

– Tu as bien fait, dit-elle en me rejoignant sur le canapé.

Nous dégustons nos cannoli ensemble, puis, comme dans le parc, elle s’empare de mes pieds et de mes mains. J’esquisse un mouvement de gêne et regarde en direction de sa chambre, comme pour demander qu’elle m’y amène.

            – Ne t’inquiète pas, ma mère est en déplacement à l’étranger, personne n’entrera ici, murmure-t-elle.

Je sens mon cœur battre et ce vent chaud, à nouveau sur mon visage. Mais quand Léa s’approche de moi pour m’effleurer le cou, quand elle se met à déboutonner ma blouse tout en s’emparant de mes lèvres, je ne ressens plus que le plaisir de nos deux êtres qui se rapprochent.

Nous ne ressortons de son appartement qu’en soirée. Elle me prend la main pour traverser la forêt qui surplombe toute la ville. Avant d’arriver sur l’esplanade juste au-dessus du Palais de Beaulieu, elle me pousse contre un pin pour m’embrasser. Elle garde ma main dans la sienne quand nous dévalons les escaliers qui mènent devant la salle de spectacle et lorsque nous marchons en direction du centre-ville. Juste avant la tour qui annonce le début de la rue de l’Ale, Léa m’enlace tout en se penchant vers moi pour m’embrasser à nouveau. Une femme roule dans notre direction sur son vélo. Une femme avec de longs cheveux blonds qui porte un chandail jaune. Elle nous regarde toutes les deux. Oui, elle nous regarde dans les yeux tout en nous souriant. Un sourire appuyé, un sourire qui est comme un encouragement. Quand nous sortons de chez Léa ce jour-là, nous sommes dans l’euphorie que nous procure nos premiers émois amoureux. Je suis tellement heureuse que je ne pense pas au moment où nous aurons à affronter le regard de nos familles, des autres étudiants, et de toutes les personnes que nous serons amenées à côtoyer en dévoilant notre relation, et donc notre homosexualité, puisqu’il faut étiqueter ainsi le lien qui nous liait. Non, ce jour-là je ne m’imagine pas les résistances et les sarcasmes que nous aurons à subir par la suite. Tout comme je ne prête pas attention au sourire de cette femme. Mais je m’en suis souvenue par la suite. Et j’ai cherché à le faire revivre en images le plus précisément possible. Oui, souvent, lorsqu’il a fallu affronter le regard et le mépris des autres, j’ai pensé à cette femme au chandail jaune et à son sourire.