Violences policières, identités volées ou discriminations sont autant de sujets traités dans No Apologies. ©Collectif Kiboko, Zooscope
Violences policières, identités volées ou discriminations sont autant de sujets traités dans No Apologies. ©Collectif Kiboko, Zooscope

Interview La voix des invisibilisés

Par Sabine Éddé - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
Brut de décoffrage, le documentaire «No Apologies» donne la voix aux personnes noires vivant en situation précaire à Lausanne. Rencontre avec deux des réalisateurs, Aladin Dampha et Ebuka Anokwa.
> AMNESTY Pourquoi No Apologies ?

< Ebuka: Je ne m’excuse pas d’être Noir, de ne pas être « civilisé » ou « beau », selon les critères européen

< Aladin: En tant qu’être humain, ce que nous sommes n’a pas de prix. C’est un don. Malgré tout ce que les personnes ici disent et nous font vivre, nous ne nous excusons pas d’exister.

> Votre documentaire est dédié à Mike, décédé en 2018 suite à une arrestation policière dans les rues de Lausanne. Quel rôle a joué cet événement dans votre film?

< A.: Après la mort de Mike, il était clair que nous devions faire quelque chose pour que cela n’arrive plus. Le collectif Kiboko est né, réunissant différentes organisations déjà existantes et des personnes à titre privé.

< E.: Dans tous les cas No Apologies aurait vu le jour. Depuis longtemps, nous mettons sur pied des événements pour parler de notre situation. Ce documentaire est un outil en plus. Mais il est vrai que le décès de Mike a suscité une mobilisation plus massive.

> No Apologies soulève de nombreux problèmes auxquels vous êtes confrontés. Quel est, selon vous, le principal ?

< E.: Le racisme. Pas toutes les personnes ici le sont, mais croyez-moi, il y a encore beaucoup de personnes qui ont le diable en elles !

< A.: La division entre personnes. Elle est mentale et réelle. Il y a clairement une majorité définie, protégée et défendue par le politique, et jouissant de droits et de libertés, et les minorités. Dans la réalité, cela crée une ségrégation spatiale. En tant que personne noire, notre simple présence dans certains lieux est vue comme suspecte. S’il y a un problème, on nous accusera en premier. Honnêtement, je n’arrive même plus à compter le nombre de fois où je me suis fait arrêter par la police alors que j’étais juste en train de marcher dans la rue.

> Que faire pour changer cette situation ?

< A.: Il est essentiel que les personnes en Europe sortent de cet esprit colonial. La Suisse ne fait pas exception. Je ne veux pas que mon fils grandisse dans un monde où on lui fait sentir, juste parce qu’il est noir, qu’il est inférieur aux personnes blanches. L’humanité est une et entière, il n’y a pas une population, une culture qui vaille plus qu’une autre, contrairement à ce que la société ici veut nous faire croire.

< E.: Les gens ont besoin d’être « rebootés ». J’aimerai être vu comme un être humain et non par le prisme de l’image ultra-stéréotypée que les Européens ont de l’Afrique. Il est impératif que l’égalité soit mise en pratique pour construire une société réellement inclusive.

> Votre film a été largement diffusé dans les cinémas, les universités, les écoles romandes… Quelles sont les prochaines étapes ?

< E.: La Suisse alémanique. Notre documentaire sera présenté lors des Journées de Soleure, en janvier 2020.

< A.: Et nous tissons de plus en plus de liens à l’international : France, Belgique, Portugal, États-Unis... On continuera à se mobiliser pour rendre notre réalité visible et faire entendre notre voix.

 

No Apologies, de Aladin Dampha, Ebuka Anokwa, Lionel Rupp, produit par le Collectif Kiboko et Zooscope, 2019, 49 minutes.