Une petite fille yézidie sur le Mont Sinjar. Comme des milliers de personnes, elle vit avec sa famille dans une tente depuis qu’elle a fui son village en 2014, suite au massacre de l’EI. ©Adiba Qassim
Une petite fille yézidie sur le Mont Sinjar. Comme des milliers de personnes, elle vit avec sa famille dans une tente depuis qu’elle a fui son village en 2014, suite au massacre de l’EI. ©Adiba Qassim

Irak Un génocide qui n’en finit pas

Par Adiba Qasim* et Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n°100, mars 2020
Cinq ans et demi après le massacre du peuple yézidi par l’État islamique, justice n’a toujours pas été rendue. La région saccagée de Sinjar reste inhabitable et des milliers de familles croupissent dans des camps sordides.

Le drame de la communauté yézidie a fait le tour du monde. Le 3 août 2014, au petit matin, des combattants du groupe autoproclamé État islamique (EI) attaquent la ville de Sinjar, au nord-ouest de l’Irak, afin d’étendre leur prétendu califat. Après quelques heures de combat, les drapeaux noirs de Daech sont hissés sur les bâtiments étatiques.

Dans une violence inouïe, 3000 civils sont exécuté·e·s, décapité·e·s, tué·e·s par balle ou brûlés vifs. Plus de 7000 femmes et enfants sont capturé·e·s, forcé·e·s à se convertir à l’Islam. Les jeunes femmes sont vendues sur des marchés comme esclaves sexuelles et les petits garçons transformés en chaire à canon. La commission d’enquête indépendante sur la Syrie mandatée par l’ONU conclut en 2016 que le groupe armé a perpétré un génocide. Huit États arrivent aux mêmes conclusions.

Depuis des milliers d’années, être né yézidi·e au Moyen-Orient, c’est vivre dans la peur. La religion aux sept anges est l’une des plus anciennes confessions monothéistes. Ses origines remontent à plus de 6000 ans. Ses membres forment une minorité ethnique et religieuse persécutée à travers l’histoire. Le massacre de 2014 par l’EI constitue la 74e tentative de nettoyage ethnique. La communauté ne s’en est toujours pas remise. Aujourd’hui, encore, plus de 2800 femmes et enfants manquent à l’appel.

Nadia Murad a donné un visage à ces milliers de femmes anonymes réduites en esclavage par les combattants islamiques. Kidnappée dans le village de Kocho, elle réussit à s’échapper après trois mois de captivité. Ses témoignages glaçants ont mis en lumière les crimes contre l’humanité perpétrés par Daech à l’égard des Yézidi·e·s. En 2018, la jeune femme s’est vue décerner le Prix Nobel de la paix. Malgré cette reconnaissance internationale, ses appels sont restés vains. L’insécurité et le manque d’infrastructures ne permettent pas le retour des Yézidi·e·s sur leurs terres. Des milliers de familles croupissent dans des camps insalubres, sans aide matérielle, ni soutien psychologique. Les cas de suicide se multiplient. Ce peuple semble avoir été rayé de la carte, comme oublié du monde.

Terres saccagées

Peu après la tragédie de Sinjar, des Yézidi·e·s installé·e·s aux États-Unis mettent sur pied l’association Yazda pour documenter le génocide et venir en aide aux survivant·e·s. Haidar Alias, son directeur, rentre d’un séjour dans le nord-ouest de l’Irak. Son constat est sans appel. « La situation dans la région de Sinjar est accablante. Plus de quatre ans après le départ de l’EI, toute vie a déserté la ville. La région est dévastée, toutes les infrastructures ont été saccagées », décrit-il tristement. « Toutes les portes, les fenêtres des habitations et les appareils électroménagers ont été pillés par les Sunnites des villages voisins. Cela rend un retour économiquement impossible pour les familles qui n’ont pas de revenus durables pour reconstruire. » 

Sa description fait écho à un rapport d’Amnesty rendu public en décembre 2018 qui dénonce le sabotage intentionnel de puits d’irrigation et d’infrastructures agricoles. L’organisation décrit la destruction délibérée des cultures et du bétail par les militants islamistes autour du Mont Sinjar, afin de réduire à néant les moyens de subsistance des Yézidi·e·s. Depuis la publication du rapport, la situation ne s’est de loin pas améliorée, estime Donatella Rovera, spécialiste de la gestion des crises pour Amnesty International. La chercheuse pointe du doigt le manque de volonté politique de la part des autorités irakiennes et de la communauté internationale. « Au delà des destructions perpétrées par Daech, dans la région de Sinjar, ce sont les bombardements de la coalition qui ont fait les plus gros dégâts matériels. Les gouvernements occidentaux ont dépensé des centaines de millions pour la guerre mais presque rien pour reconstruire. »

Depuis la libération de Sinjar, fin 2015, une multitude de milices armées se disputent le contrôle de la région. « Les drapeaux changent à chaque check point », raconte le directeur de Yazda. Et si la situation n’était pas déjà suffisamment tendue, les tensions militaires entre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), le YPG (Unité de protection du peuple) et la Turquie inquiètent à présent dans le nord-ouest irakien. L’armée de Recep Tayyip Erdoğan a récemment pris pour cible des milices yézidies dans la région de Sinjar. Le bombardement du 21 janvier a fait quatre morts.

Une injustice qui tue

Le manque de ressources économiques, de soutien psychique et d’accès à la justice contribue encore davantage à la détresse des Yézidi·e·s. « L’accès aux soins médicaux, à une éducation de base et à l’électricité fait cruellement défaut. Notre peuple a perdu confiance. Il craint que les persécutions se reproduisent, car ni le gouvernement central irakien ni le gouvernement régional du Kurdistan n’ont prouvé qu’ils s’engageaient à nous protéger ou à assurer les services vitaux essentiels dont nous avons urgemment besoin », déplore Haidar Alias de Yazda.

Dans un système judiciaire défaillant, voire inexistant, les victimes de Daech sont laissées pour compte. « La plupart des membres de l’EI arrêtés par les autorités irakiennes ont été jugés pour des chefs d’inculpation vagues, comme l’appartenance à une organisation terroriste mais pas pour les crimes spécifiques qu’ils ont commis contre des individus », explique Donatella Rovera d’Amnesty. « Il y a pourtant énormément de témoins parmi les Yézidi·e·s. Toutes ces personnes devraient être entendues. Ce droit ne leur est pas donné et cela les affecte énormément », regrette la chercheuse. Et Haider Alias d’ajouter : « Aucune mesure judiciaire n’a été prise pour que les victimes yézidies se sentent dignes et reconnues en tant que citoyennes de ce pays. La coalition internationale a effectivement chassé l’EI de la région, mais aucune procédure d’investigation ou aucun mécanisme n’a été mis en place pour poursuivre les individus associés au groupe armé lors des actes génocidaires. »

Séries de suicides

Said* a fui son village de Sinjar depuis cinq ans et demi ; il vit désormais dans le Kurdistan irakien et assiste impuissant aux suicides de certains proches. « Depuis le génocide, le gouvernement irakien n’a pas fait un seul geste pour nous. Nous perdons espoir. Des gens s’ôtent la vie. Nous n’avons aucun soutien, nous avons été abandonnés. »

En octobre 2019, Médecins Sans Frontières dénonçait la grave crise de santé mentale à laquelle est confrontée la communauté yézidie. Un communiqué racontait qu’entre avril et août 2019, 24 personnes ayant été amenées à l'hôpital de Sinuni avaient tenté de se suicider. Six sont mortes avant leur arrivée ou n'ont pu être réanimées. La moitié avait moins de 18 ans. Une jeune fille de 13 ans, s'est pendue. Quatre se sont immolées par le feu. D'autres ont cherché à s’ôter la vie en s’ouvrant les poignets, en prenant des médicaments ou avec une arme à feu.

Malgré la difficulté de la situation, Haider Alias, directeur de Yazda, estime qu’un tiers de la population devrait progressivement revenir dans la région de Sinjar, si les bombardements turcs cessent. « Depuis le début du génocide, 100’000 Yézidi·e·s ont émigré vers l’Europe, l’Australie et l’Amérique du Nord. On imagine qu’un tiers de la communauté tentera de reconstruire sa vie là-bas », lâche-t-il songeur.  « Nous ne pouvons pas rester dans cette situation. La communauté internationale doit nous aider, soit à rester, soit à partir. »

 

*Adiba Qasim est d’origine yézidie. En août 2014, elle réussit à quitter in extremis son village avant l’arrivée de l’EI. Elle retourne ensuite à Sinjar collecter des informations pour documenter les atrocités commises contre son peuple. Elle collabore aujourd’hui avec le Centre de politique de sécurité de Genève. 

 ** Le prénom a été changé pour protéger l’identité de la personne.