La brésilienne Claudelice da Silva Santos dénonce les violations des droits humains résultant de l'accaparement de terres, de l'exploitation forestière et de crimes contre l'environnement. Son militantisme lui vaut d’être régulièrement menacée. ©Miguel Bueno pour le FIFDH
La brésilienne Claudelice da Silva Santos dénonce les violations des droits humains résultant de l'accaparement de terres, de l'exploitation forestière et de crimes contre l'environnement. Son militantisme lui vaut d’être régulièrement menacée. ©Miguel Bueno pour le FIFDH

Brésil Au nom de la terre

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
Invitée par le Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) pour discuter du statut des défenseuses environnementales, l’activiste brésilienne Claudelice Da Silva Santos se bat pour «le droit à la vie et à la terre», à ses yeux indivisibles. Portrait.

C’est dans une salle presque vide du théâtre Pitoëff que Claudelice Da Silva Santos nous rejoint, là où habituellement journalistes, invité·e·s et public du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) se rencontrent, échangent, festoient. Nous sommes à la mi-mars, le Coronavirus est déjà passé par là, forçant le milieu culturel à se repenser en un temps record.  

Le panel dans lequel l’activiste brésilienne était censée intervenir a lui aussi été annulé. Qu’importe, la lutte continue, même devant un public réduit. Originaire de l’État de Pará, en Amazonie brésilienne, Claudelice et sa communauté subissent de plein fouet la déforestation illégale et l’accaparement des terres indigènes. Les conséquences sur l’environnement qui les entoure et, surtout, les êtres humains qui y vivent, sont terribles. « C’est une région très reculée, il est compliqué d’avoir un contrôle sur ce qui s’y passe. Beaucoup d’abus sont commis », soupire Claudelice Da Silva Santos, précisant par la voix du traducteur qui l’accompagne que le Pará est le deuxième État du Brésil où l’esclavage moderne est le plus répandu.

Si aujourd’hui la militante à la mèche blonde parcourt le monde pour tirer la sonnette d’alarme, son activisme s’est d’abord déployé au sein même de sa communauté. Jusqu’en 2011, année lors de laquelle son frère et sa belle-sœur, eux aussi défenseur·e·s de l’environnement, sont assassiné·e·s. « Cette tragédie a eu un très fort retentissement au sein de l’État. L’opinion publique a fait pression sur les autorités pour qu’elles investiguent sur ce double meurtre. Paradoxalement, en raison de cette pression, les investigations ont été bâclées et seules trois personnes ont été arrêtées. Les autres coupables sont toujours en liberté. Mais cela aura au moins permis de comprendre comment de tels crimes ont pu être orchestrés », explique Claudelice, qui poursuit actuellement des études de droit.

Les affaires de ce genre sont malheureusement nombreuses dans cette région, connue pour être l’une des plus dangereuses pour les défenseur·e·s environnementaux. Et restent, pour la majorité, oubliées. L’émotion perceptible dans la voix, la défenseuse poursuit : « Continuer le combat directement après le meurtre de mon frère était trop dangereux. Il y a eu une période de mutisme durant laquelle nous sommes restés dans l’ombre. Puis de nouveaux massacres ciblés ont été perpétrés. ». Quand on lui demande si parfois la peur prend le dessus dans son combat, la militante explique que celle-ci disparaît dès lors que ce sont « nos amis qui se font tuer ». En octobre 2019, elle aussi a été la cible de menaces, sans doute des mêmes personnes qui ont assassiné son frère et sa belle-sœur. Elle insiste : « se taire, c’est les laisser gagner ». Claudelice et les autres activistes dénoncent sans relâche aux autorités municipales les déforestations illégales, les incendies volontaires et l’accaparement des terres indigènes, et tentent de sensibiliser les occidentaux à la provenance des produits que l’on trouve sur nos étalages. Car nombre d’entre eux sont issus de multinationales directement impliquées dans la déforestation illégale.

Environnement et droits humains

Tandis que l’Occident prend aujourd’hui conscience des conséquences du réchauffement climatique non seulement sur l’environnement, mais également sur les droits humains, les peuples autochtones subissent ces bouleversements depuis longtemps. « J’ai toujours considéré que droits humains et environnementaux sont intrinsèquement liés », souligne l’activiste brésilienne. « On ne défend pas l’environnement car la nature est belle, mais parce qu’il représente notre terre, d’où nous tirons notre nourriture, le milieu où on vit. Notre existence en dépend : lorsqu’on vole nos terres, on attaque directement notre droit à la vie car nous n’avons plus de moyens de subsistance ! ». Et puis, en tant que femme, le lien avec la nature est d’autant plus fort, rappelle Claudelice. « Nous sommes plus maternelles, on s’occupe différemment de la famille. Nous envisageons la forêt non pas comme un amas de plantes, mais comme une alliée qui nous offre de quoi nous soigner ». Malheureusement, son statut de défenseuse de l’environnement la rend d’autant plus vulnérable et exposée aux menaces. Car dans le plus grand pays d’Amérique du Sud, où l’image de la femme au foyer demeure prédominante, il est encore mal vu que les femmes luttent et manifestent au lieu de rester chez elle. « J’ai deux filles de 12 et 18 ans et quand je me rends à l’extérieur du Brésil, la première question qu’on me pose est « avec qui tu les as laissées ? », déplore Claudelice Da Silva Santos.  « Cette pression sociétale est aussi une forme de violence. On considère que l’on prend des risques inutiles… ». Malgré tout, la relève semble assurée, ses filles l’accompagnant déjà aux manifestations. À cette évocation, le visage de l’activiste s’éclaire pour la première fois depuis le début de l’entretien. 

Luttes convergentes

Nominée en compagnie du chef indigène Raoni et de la militante LGBTI Marielle Franco pour le Prix Sakharov pour la liberté de l'esprit 2019, Claudelice se réjouit de la convergence des luttes dans un Brésil où les violations des droits humains ne cessent de se détériorer depuis l’arrivée au pouvoir en 2019 de Jair Bolsonaro. « Les problèmes ne sont pas apparus avec Bolsonaro mais avant, en faisant pression, on pouvait encore obtenir des concessions sur nos revendications. Aujourd’hui, tous les activistes sont menacés », rappelle Claudelice. « On ne peut plus manifester sans risquer de se prendre une balle dans la tête ou de se faire gazer ». La Brésilienne dénonce le discours de Bolsonaro qui consiste à discréditer les luttes sociales dites « d’extrême gauche », accusant les pauvres d’être responsables de la déforestation, et les ONG de mettre volontairement le feu à la forêt pour faire parler d’elles. Si Claudelice n’espère rien du gouvernement, elle compte sur la pression internationale pour le faire plier.