Violences physiques et électrochocs sont monnaie courante dans la prison de Mangaung, en Afrique du Sud, que gère G4S. ©DR
Violences physiques et électrochocs sont monnaie courante dans la prison de Mangaung, en Afrique du Sud, que gère G4S. ©DR

Interview Des détenus qui valent de l’or

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
Présenté au FIFDH, «Prison for Profit» met en lumière les abus commis par la multinationale anglaise G4S, une entreprise de sécurité qui gère des prisons privées. Rencontre avec la journaliste irlando-britannique Ruth Hopkins, à l’origine du documentaire.
> AMNESTY Comment en êtes-vous venue à vous intéresser la thématique de la privatisation des prisons ?

< Ruth Hopkins À l’époque je vivais en Afrique du Sud et travaillais pour l’organisation Wits Justice Project, notamment sur la justice pénale. J’ai visité beaucoup de prisons et, un jour, j’ai découvert la prison de Mangaung et les terribles abus qu’y subissent les prisonniers (électrocutions, injections forcées de médicaments antipsychotiques, isolement prolongé, etc.). J’ai trouvé intéressant que cet établissement pénitentiaire soit géré par une société britannique (ndlr. G4S, présente dans 90 pays, est la troisième plus grande entreprise privée au monde). À partir de là, a débuté une enquête qui a duré huit ans, au cours de laquelle j’ai récolté de nombreux témoignages glaçants, de détenus comme de gardiens.

> Les détenus sont considérés comme des entités commerciales. Comment G4S en tire-t-elle profit ?

< G4S facture à l’État un montant par jour pour chaque prisonnier. En plus de cela, le gouvernement paie pour la nourriture, l’éducation, l’entretien des infrastructures. Selon le contrat (d’une durée de 25 ans), G4S pourrait ajouter une infinité d’éléments à la facture, comme de nouveaux cours par exemple. Sauf que notre enquête a révélé que les prisonniers ne recevaient pas de nombreuses choses auxquelles ils avaient droit, comme de la nourriture. C’est très facile de gonfler les prix, c’est là que la corruption entre en jeux. Si l’objectif de l’État était de réduire les coûts en faisant appel à une entreprise privée, c’est tout le contraire qui s’est produit. Ceux-ci ont explosé.

> En quoi ce taux de violence bénéfice à G4S ?

< Ce n’est qu’une spéculation car je n’ai aucune preuve qu’il y a une politique officielle à ce sujet, mais on peut se demander où réside l’intérêt de G4S de ne rien faire contre ces abus ? Car si l’entreprise travaillait réellement à la réhabilitation des détenus, elle n’aurait alors plus de raison d’être. D’où son intérêt de maintenir des niveaux de violence élevés. À noter que G4S nie complètement les abus commis dans les prisons qu’elle gère.

< À qui revient la responsabilité de ces mauvais traitements ? À l’État ? À G4S ?  

> À mes yeux, l'entreprise et le gouvernement doivent tous deux être tenus pour responsables. Déléguer la gestion d’une prison à une entreprise est intéressant pour le gouvernement car cela lui permet d’externaliser les risques, mais cela devrait être interdit. L’État a le devoir de fournir aux prisonniers des conditions de détention décentes. C’est un droit humain fondamental, mais c’est aussi dans l’intérêt de la société. Si vous traitez les prisonniers comme des animaux, lorsqu’ils sortiront de prison, ils agiront comme des animaux, avec pour conséquence un taux de criminalité toujours plus élevé.

< Lors de votre venue à Genève dans le cadre du FIFDH, vous avez lancé The Private Security Network, un réseau international de journalistes d’investigation.

> J’ai beaucoup travaillé sur le film, j’ai également publié un livre à ce sujet (ndlr. Misery Merchants), et j’ai réfléchi en termes d’impact. G4S gère des prisons dans trois pays (Grande-Bretagne, Australie et Afrique du Sud) et détient également des contrats liés à l'immigration, aux zones de guerre, et même à des foyers pour sans-abris. Or, cette entreprise a de terribles antécédents partout dans le monde. J'ai donc collecté des fonds et recruté une trentaine de journalistes de 20 pays pour continuer à enquêter sur ce sujet.

Prison for Profit, de Ilse et Femke van Velzen, 2019, 83 minutes.

www.privatesecurity.network