Le système de santé américain a atteint ses limites avec la crise de Covid-19. Le matériel pour le personnel soignant, notamment, a cruellement manqué. Ici, dans les rues de New York, ville durement touchée par la pandémie, le 2 mai 2020. © Shutterstock/ Tetiana.photographer
Le système de santé américain a atteint ses limites avec la crise de Covid-19. Le matériel pour le personnel soignant, notamment, a cruellement manqué. Ici, dans les rues de New York, ville durement touchée par la pandémie, le 2 mai 2020. © Shutterstock/ Tetiana.photographer

Les droits humains au défi du coronavirus «Ici, les soins sont un bien !»

Par Kessava Packiry, New York - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
Aux États-Unis, plus de 27,5 millions d’Américain·e·s n’ont pas les moyens de s’offrir une assurance-maladie. Carl Gibson, l’un d’eux, s’est imposé une hygiène de vie irréprochable pour éviter de tomber malade. D’autres ont plus de chance.

Au bout du fil, Carl Gibson rassure : « Je vais bien! ». Sa voix est posée, claire. Et il ne tousse pas. Ce qui est plutôt bon signe en pleine période de pandémie. Carl Gibson va donc bien. Mais il reste très inquiet. Car cet habitant de la côte Est des États-Unis ne peut se permettre d’attraper le Covid-19. Ou de subir une quelconque autre infection, voire un accident. Comme des millions d’Américains, Carl Gibson n’a pas d’assurance-santé.

Le nouveau coronavirus l’a davantage mis en évidence : parmi les pays industrialisés, les États-Unis, première puissance économique mondiale, ont l’un des plus mauvais systèmes de protection sociale. Pratiquement pas de congés maladie payés, des indemnités de chômage qui ne dépassent pas six mois, pas de chômage partiel ou presque. Et enfin, aucun accès à une assurance maladie universelle. Les efforts entrepris par l'administration Obama, rendant obligatoire une couverture pour tous (avec des aides de l’État), sont constamment attaqués par les Républicains et le président Donald Trump. L’amende pour ne pas être assuré a été réduite à un dollar, en attendant que la Cour suprême tranche.

« Aux États-Unis, les soins ne sont pas un droit, mais un bien accessible à ceux qui en ont les moyens », résume Carl Gibson. Pourtant, ce jeune homme de 32 ans travaille. Journaliste indépendant, il collabore avec de nombreux grands médias du pays. Mais ses revenus le classent dans une catégorie entre deux eaux. « Je suis comme 27,5 millions d’autres Américains : je gagne suffisamment pour ne pas avoir le droit de prétendre à Medicaid (le programme d'assurance maladie publique des États-Unis qui vient en aide aux personnes à faible revenu, soit 20% de la population), mais pas assez pour être dans la catégorie de la classe moyenne supérieure qui a les moyens de souscrire à une assurance privée de base. »

Assurance de base hors de prix

Une telle assurance peut coûter plus de 500 dollars par mois. Avec des franchises de 5000 dollars. Une somme que beaucoup des 330 millions d’Américain·e·s n’ont pas sur leur épargne. Dans ce pays où les coûts de la santé sont exorbitants, Carl Gibson fait donc tout pour réduire les risques de tomber malade. Sa stratégie est basée sur une hygiène de vie irréprochable : « Je bois beaucoup d’eau et mange beaucoup de légumes, je fais de l’exercice, je me lave régulièrement les mains… »

Mais il y a parfois des imprévus. En 2013, Carl Gibson a ainsi dû se rendre aux urgences à la suite d’une chute à vélo. « Le médecin a mis mon bras dans une écharpe et m’a prescrit des anti-douleurs. Cette visite m’a coûté plus de 4000 dollars. » Une somme qu’il a mis du temps à régler, après s’être endetté. Ce qui a pesé sur son credit score, ce système aux États-Unis qui note la capacité des personnes à rembourser rapidement ou non leur emprunt. Avec des conséquences fâcheuses pour les mal notés : des difficultés à trouver un appartement, à acheter une voiture, à obtenir un travail…

« On comprend mieux pourquoi nous évitons au maximum de nous rendre chez un médecin », confie Carl Gibson. Une réflexion que partage James Holywell, patron d’un bar de Manhattan réduit à l’inactivité durant la pandémie. « Comme la plupart des gens que je connais, en particulier dans le secteur des bars, je n'ai pas d'assurance-maladie. Donc si j'ai des problèmes de santé, y compris des problèmes dentaires, je dois payer, ce qui peut être très cher. Et si j’ai besoin d'un traitement, je me rends à la pharmacie plutôt que chez le médecin. »

José Rivera est plus chanceux. Comme près de la moitié des Américains, il bénéficie d’une assurance maladie via son employeur, extensible aux conjoint·e·s. José Rivera travaille dans le secteur public. Professeur d'études internationales et communication globale à Porto Rico, territoire non incorporé des États-Unis, son assurance est couverte en grande partie par son Université, qui paie deux tiers de la cotisation mensuelle. « Le solde, environ 150 dollars, est prélevé directement sur mon salaire. » C’est beaucoup pour un revenu qui ne dépasse pas les 1500 dollars par mois, et qui ne laisse plus grand chose après le paiement du loyer. « Mais ça me va. C’est le prix à payer pour s’assurer une certaine sérénité. Je suis en bonne santé, mais je vais avoir 48 ans. J’ai donc besoin d’une bonne assurance pour conserver cette santé, et pouvoir me rendre chez n’importe quel spécialiste sans avoir à me préoccuper de mes finances. »

Et tout est couvert, sans franchises. Même les soins dentaires. « On paie juste des forfaits : environ 10 dollars pour une visite chez un généraliste, près du double pour un spécialiste. La dernière fois, j’ai déboursé 30 dollars pour faire des radios. » À Porto Rico, tient-il à toutefois à souligner, et contrairement au pays de tutelle, personne n’est laissé pour compte. « Depuis 1997, nous disposons d’un programme de soins basiques semi-public qui prend en charge les personnes ne pouvant se payer une assurance. Le financement est assuré par le gouvernement et par des sociétés actives dans le domaine des assurances. »

Medicare pour les plus de 65 ans

Dans la catégorie des bien lotis, on retrouve également « Suzanne », qui préfère taire son vrai nom. Elle se dit d’ailleurs privilégiée. Pas seulement parce qu’elle vit à Oakland et domine la Baie de San Francisco. Mais parce que cette Californienne aisée a pu souscrire à une assurance complémentaire pour couvrir les coûts non couverts par Medicare, le système d’assurance-santé du gouvernement fédéral. Accessible à tous les citoyen·ne·s de 65 ans et plus ainsi qu’aux détenteurs et détentrices de la Green Card, Medicare couvre près de 60 millions d’individus. Le montant que le gouvernement leur fait payer est basé sur le revenu des personnes, tiré de leurs documents fiscaux annuels. Ce montant est déduit du chèque de la sécurité sociale que les personnes âgées reçoivent chaque mois du gouvernement.

« Le principal avantage avec Medicare est de bénéficier d’une assurance quelle que soit notre situation financière : nous sommes donc sûrs à partir de 65 ans de recevoir des soins médicaux de base », explique Suzanne. Les désavantages ? Medicare ne prend pas en compte certaines opérations, jugées non nécessaires pour la santé de base du patient, comme la chirurgie esthétique. Et surtout elle ne règle que 70% des frais. « J’ai donc pris une assurance qui couvre 100 % des factures restantes au-delà du montant payé par l'assurance maladie. » Cela a son prix. « Le coût mensuel de mon assurance complémentaire particulière (qui comprend une assurance dentaire couvrant 70 % des frais dentaires dans la limite de 1 700 $ par an) s'élève à près de 1 000 $. Cela s'ajoute à ce que je paie mensuellement au gouvernement pour l'assurance maladie : 355 $. Le montant total que je paie annuellement pour l'assurance médicale est donc de 16 260 $.»

Ainsi en est-il au pays de l’Oncle Sam. Bien que l’Administration Trump ait assuré qu’aucun·e malade du Covid-19 ne serait laissé·e pour compte, Carl Gibson en doute. « Est-ce un coût que je devrai supporter maintenant et réclamer plus tard sur la déclaration d'impôts de l'année prochaine ? Ou l'administration va-t-elle revenir sur sa parole, comme elle l'a fait pour tant d'autres choses ? Je ne prends pas au mot ce gouvernement. Il n’est pas fonctionnel. J’espère toutefois qu’au sortir de cette crise, nos politicien·ne·s prennent les choses en main pour réformer le système et rendre les soins accessibles à tous. C’est vraiment ce que je souhaite. »