Des travailleurs migrants sur les trottoirs de Old Delhi. Ces derniers sont touchés de plein fouet par la pandémie de coronavirus. ©Vanessa Dougnac
Des travailleurs migrants sur les trottoirs de Old Delhi. Ces derniers sont touchés de plein fouet par la pandémie de coronavirus. ©Vanessa Dougnac

Les droits humains au défi du coronavirus La vie des pauvres en suspens

Par Vanessa Dougnac, journaliste indépendante basée en Inde - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
L’annonce brutale du confinement en Inde, l’un des plus stricts de la planète, a plongé dans la misère les travailleurs et travailleuses issu·e·s du gigantesque secteur informel. Le choc provoque une tragédie humaine.

Un silence spectaculaire enveloppe soudain Chandni Chowk, la longue avenue populaire du Vieux Delhi. À la nuit tombée, des centaines d’hommes arrivent petit à petit en ombres obéissantes et se positionnent sur les cercles marqués au sol afin de respecter la distanciation requise. Placés sur deux files qui s’étendent à perte de vue, ils attendent une distribution de repas gratuits. Aucun d’entre eux ne veut manquer l’assiette de galettes, riz, lentilles et légumes. Immobiles et accroupis, ils patientent entre l’imposante Gurudwara ‘Sis Ganj Sahib’, lieu historique de culte sikh qui organise ainsi des milliers de repas quotidiens, et, à l’autre extrémité, la silhouette monumentale du Fort rouge illuminé. La misère criante côtoie des lieux grandioses.

Ouvriers journaliers, petits employés et manutentionnaires originaires de l’Uttar Pradesh, du Bihar ou du Bengale, ces travailleurs sont devenus, du jour au lendemain, les mendiants de la capitale. Ils ont été piégés par l’annonce brutale du confinement mis en place dès le 25 mars en Inde. Le Premier ministre Narendra Modi, réélu triomphalement l’an dernier sous les couleurs de son parti nationaliste hindou, n’a laissé que quatre heures à la population pour s’y préparer, avant la suspension des transports et la mise à l’arrêt du pays. Dans ce pays de 1,3 milliard d’habitants à l’équilibre économique fragile, rien n’avait été prévu pour les pauvres. « Le gouvernement doit prendre l’entière responsabilité de cette crise humanitaire due à un confinement mal préparé, alerte Reetika Khera, économiste et sociologue. Nous vivons l’un des confinements les plus stricts de la planète, qui s’accompagne du programme d’aides le plus maigre (0,5% du PIB), dans un pays où 76% de l’emploi est estimé comme vulnérable ». Des millions d’Indien·ne·s se sont retrouvé ainsi sans ressources, loin de leurs villages natals. « Le gouvernement n’a pas pris en compte le fait qu’un tiers des ouvriers sont des journaliers sans sécurité sociale, chômage, etc., souligne Reetika Khera. La faim, la détérioration de la santé, la précarité et l’anxiété se profilent pour des millions d’entre eux. »

L’errance des désespéré·e·s

Ces nouveaux pauvres peuplent les marchés fermés du Vieux Delhi. Dans la journée, ils bavardent, assis côte à côte devant les rideaux tirés des échoppes, ou somnolent sur les trottoirs. Le cœur de la mégalopole de 20 millions d’habitant·e·s est devenu un dortoir à ciel ouvert. « Pourquoi ne nous a-t-on pas laissés rentrer dans nos villages ? », s’indigne Naveen Kishore, 45 ans, ouvrier dans une usine de tapis. Vêtu d’une veste sans âge, il fait la queue pour obtenir un repas près de la grande mosquée de la Jama Masjid. Nous n’avons plus rien... Qu’on nous achève d’une balle, ce sera plus simple ! » Autour de lui, une vingtaine d’hommes, portant des masques ou des mouchoirs noués autour du visage, grondent d’indignation. Faute de transport, ils ont dû renoncer à quitter la capitale pour rejoindre leurs villages natals. Durant la première semaine du confinement, fin mars, des milliers de désespéré·e·s ont néanmoins tenté de prendre d’assaut des bus à New Delhi, créant le chaos, ou se sont lancés à pied sur les routes dans un exode massif. Le 14 avril, à l’annonce de la prolongation du confinement, des scènes similaires se sont jouées à un terminal de bus de Mumbai. Entre temps, les tensions ont explosé à Surat, au Gujarat, où des ouvriers du textile, désespérés, ont affronté les forces de l’ordre.

Désormais, les quartiers de Delhi sont barricadés par les policiers chargés de faire respecter le confinement. Les pauvres font l’expérience de leur brutalité. Au ‘Shahstri Market’, dans l’après-midi, les bâtons moulinent pour faire fermer des magasins qui ont tenté de rouvrir. « La nuit, les policiers viennent nous frapper et nous devons fuir d’un trottoir à un autre », raconte Naveen Kishore. À cela s’ajoute en Inde un racisme bâti sur les hiérarchies sociales et les castes, qui tend à ostraciser les minorités, notamment musulmans et dalits (anciennement intouchables), en porteurs potentiels du virus.

Au sein des plus démuni·e·s, la peur de la faim prévaut sur celle du coronavirus, dont la propagation avance lentement en Inde (chiffres à actualiser). Mais la crainte d’une explosion de la pandémie reste forte en raison de la densité de la population, des carences sanitaires et de la faiblesse de l’équipement hospitalier. « Bien sûr, nous avons peur, mais que pouvons-nous faire ?, dit Umar Salman,  27 ans, qui gagnait 500 roupies (6 euros) par jour dans une imprimerie. Je porte un masque. Mais nous sommes sales car nous n’avons pas d’argent pour nous laver aux douches publiques. Nous, les pauvres, serons livrés au corona si le gouvernement ne nous vient pas en aide ! » À Mumbai, dans le gigantesque bidonville de Dharavi, la contagion s’est ainsi répandue à grande vitesse au début du mois d’avril.

«Ici, personne n’a le virus, assure Mohammed Hader Ali, 34 ans, vendeur de T-shirts qui se repose sur un charriot. Mais s’il arrive aux autres, il m’arrivera à moi aussi. Ce sera un désastre en raison de la façon dont nous vivons. » Car la distanciation sociale est impossible dans ces milieux caractérisés par la promiscuité : la solution du confinement les en exclut d’emblée. Mohammed Hader ajoute : « En Inde, ceux qui ont de l’argent sont épargnés et ce sont les pauvres qui souffrent. »

Élargissement de la fracture sociale

Il n’a pas tort. Malgré les promesses d’aide du gouvernement en faveur des populations touchées, le choc provoqué par la perte des moyens de subsistance est d’une ampleur hors norme. « L’économie indienne se portait déjà mal avant la pandémie ; la crise actuelle va plonger le pays dans une forte récession », estime Paranjoy Guha Thakurta, auteur et commentateur politique. La fracture entre riches et pauvres va s’élargir plus encore. »

Choqués par la tragédie, des citoyen·ne·s et des ONG de la capitale tentent de porter secours aux démuni·e·s. Solidarité et générosité se manifestent en soupes populaires organisées aux coins des rues. Ici, un coffre s’ouvre pour distribuer des cartons de vivres ; là, des jeunes arrivent en scooter avec des marmites préparées par leurs mères. « Nourrir les plus pauvres est notre devoir, commente Amrit Pal Singh, en charge des distributions à la Gurudwara de Chandni Chowk. Et cela sans distinction de religion ni de caste. »

« Il est de plus en plus difficile de subvenir aux besoins de cette population en détresse, s’inquiète Deepak Das, volontaire au sein de l’organisation Karwan-e-Mohabbat. Ce n’est pas une question de manque de denrées mais de capacité à identifier et déployer les secours auprès des plus vulnérables. » Son organisation a été fondée par Harsh Mander, célèbre défenseur des droits humains, qui alerte lui aussi : « Cette période est terrifiante, dit-il. J’ai peur qu’elle dévaste les pauvres comme jamais elle ne l’a fait depuis des décennies. »

Devant la Gurudwara, le début de la gigantesque distribution est lancé. À l’unisson, les hommes se lèvent et avancent à l’appel, progressant d’un cercle au suivant. Oubliés dans la gestion de la crise, ces ouvriers sont pourtant les âmes de la capitale, qui la bâtissent et l’animent. Ils forment aujourd’hui un ballet silencieux de pauvres, réduits à tendre la main devant les énormes chaudrons, pour un peu de nourriture.