©Ambroise Héritier
©Ambroise Héritier

Espace fiction Métisse

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
Nous avons rendez-vous sur l’esplanade de la Cathédrale. J’arrive quelques minutes avant l’heure convenue. Mecklit est déjà là ; elle me regarde approcher avec son sourire espiègle. C’est le début de l’été, elle porte un jean trois quarts bleu pétrole, un t-shirt blanc ventre nu flottant griffé d’un chiffre noir, et de grandes boucles d’oreilles créoles argentées.

Ses cheveux crépus sont lâchés en une coupe afro volumineuse. Elle est plus grande que moi à présent. Elle aura quinze ans dans quelques jours, et cette vérité me traverse l’esprit : elle est devenue une femme. Une très belle jeune femme. Cela fait trois mois que je ne l’ai pas revue, peut-être quatre. Et dans ce laps de temps si court, elle m’a paru s’être métamorphosée.

Élancée, cette peau cannelle qu’ont certains métis, les lèvres pleines et les yeux rieurs. Ce qu’elle dégage est nouveau, aussi. À la voir emplie de cette énergie qu’amène la puberté, à découvrir cette beauté nouvelle, qui n’a plus rien à voir avec celle de l’enfance, je me sens soudain vieillie. Oui, à ce moment précis, pour la première fois, je me sens entrer dans une autre phase de vie.

Je me revois à son âge, premiers rouges à lèvres nacrés, cheveux décolorés crêpés, veste en jean délavée, séries de bracelets de plastique et d’argent ; le corps lisse et hâlé, et sûrement ce même élan. Puis dans mon esprit défilent encore quelques moments de ma vie : sur les bancs de l’université, dans l’eau de l’un des étangs de la contrée où j’ai grandi, avec ma fille, plus âgée de quelques mois que Mecklit et à laquelle je viens de donner la vie. Ces moments me paraissent lointains, comme s’ils appartenaient à une autre vie. Je fais sciemment le constat que ma jeunesse est derrière moi. J’accueille la nostalgie qui accompagne cette prise de conscience puis, émue, prends la main de Mecklit.

– Tu as changé, c’est incroyable ! Tu es très belle.

– Arrête !

– Il me semble que c’était hier que je te faisais des tresses pendant que tu buvais le biberon.

Elle rit tout en me prenant le bras :

– On va s’acheter à manger ?

Des bribes de son enfance défilent dans ma tête. La première fois que des enfants désignent sa couleur de peau, du moins la première fois qu’elle y prête attention, elle vient de commencer sa scolarité obligatoire. Je suis attablée dans la cuisine de notre appartement. Je porte encore mes vêtements d’intérieur, bas de training noir, t-shirt bleu marine détendu et délavé imprimé du logo orange d’un festival de rock. L’homme que j’aime a déjà terminé son petit-déjeuner ; mais il a posé son journal pour partager un autre café avec moi. Elle vient de se lever et nous rejoint à table. Quand elle a terminé ses tartines à la framboise et son chocolat chaud, elle me regarde bien droit dans les yeux et m’annonce :

– Il y a des enfants qui se sont moqués de ma couleur de peau.

– Ah. Et la maîtresse, elle a dit quelque chose ?

– Oui, elle a dit que ma peau était très belle. Et qu’on se moquait pas de quelqu’un parce qu’il a une autre couleur de peau. Ou parce qu’il vient d’ailleurs.

– Elle a raison, ta maîtresse. Tu es magnifique, et ta couleur de peau est un cadeau du ciel ! Si quelqu’un trouve à en rigoler ou à la dénigrer, n’y prête pas attention !

– C’est un imbécile et un raciste, ajoute mon compagnon qui nous écoute.

Les revenus du père de Mecklit étaient, au mieux, fluctuants. Parfois, il retournait dans sa contrée d’Afrique de l’Est pour plusieurs semaines ou plusieurs mois. Et après quelques années, il disparut presque complètement de sa vie, de celle de son frère et de sa mère. De temps à autre, des amis, des voisins, des parents d’élèves la prenaient en vacances avec eux. Elle aimait partir avec les parents d’autres enfants. Très jeune déjà, lors de ces séjours sans sa mère, elle préparait seule tous les vêtements et les affaires dont elle avait besoin chaque jour, faisait son lit, sa toilette, préparait la table du petit-déjeuner ou débarrassait sans que personne n’ait à le lui demander. Elle se proposait volontiers pour faire les courses, et portait non seulement ses skis mais aidait aussi à porter ceux des autres enfants. J’étais chez sa mère lorsqu’un soir elle revint de vacances qu’elle avait passées dans une station de ski valaisanne avec les parents d’une fille du voisinage. Le couple n’avait cessé de vanter le coût de ce qu’ils offraient à Mecklit, prix des remontées mécaniques, des repas au self-service, qualité de la nourriture qu’ils lui préparaient. La femme en particulier avait répété à plusieurs reprises que c’était à leur entière charge. Pendant tout le séjour, elle avait demandé à Mecklit si ça lui plaisait, si elle était contente, si elle skiait ou mangeait ainsi avec sa mère. À leur retour, la mère de Mecklit avait accueilli les voisins et leur enfant pour un café. Avant qu’ils ne s’en aillent, elle s’était tournée vers sa fille pour lui demander :

– Tu as remercié pour les vacances, Mecklit ?

Elle avait secoué la tête en riant doucement, un rire amer, et avait répondu.

– Non, je remercie pas.

Puis elle s’était levée et dirigée vers sa chambre. Sa mère s’était excusée auprès du couple, mais n’avait pas insisté pour que Mecklit revienne et remercie. Elle n’aurait rien obtenu d’elle de toute façon.

Très vite, Mecklit apprit à s’inventer mille jeux autour du bâtiment situé à l’extrémité de la bourgade du gros de Vaud où elle grandissait. Elle se passait aisément de tous les jouets de plastique et gadgets électroniques que possédaient la plupart des autres enfants. Jamais je n’ai vu d’autre enfant tirer à ce point parti de ce qui l’entourait. Elle récoltait des pétales de fleurs et des herbes aromatiques qu’elle laissait macérer dans de l’eau pour créer des parfums qu’elle stockait dans divers récipients récupérés. Sur ces flacons recyclés, elle collait des étiquettes qu’elle faisait correspondre aux parfums obtenus. Elle dessinait, bricolait et peignait de mille manières et sur mille supports, à commencer par les pierres, qu’elle recouvrait de couleurs chaudes et de motifs invraisemblables. Avec de l’herbe sèche et des morceaux de bois, elle imaginait des abris et des foyers pour les insectes. Elle inventait des restaurants, des hôtels ou des marchés dont elle compilait sur des feuilles ou dans des carnets les services ou les produits vendus et leur prix. Avant ses 10 ans, elle avait trouvé à faire de l’équitation dans l’une des fermes du village moyennant quelques menus travaux, à commencer par ceux que requiert l’entretien d’un cheval. À 11 ans, elle préparait les repas pour toute sa famille s’il le fallait, cuisinait le pain et toute une série de tartes, de gâteaux et de biscuits. Oui, Mecklit avait appris à occuper l’univers de son enfance tel qu’il était. Et jamais elle ne s’était acheté la faveur d’autres personnes pour qu’elles l’incluent dans les loisirs ou les activités de vacances que l’on a coutume d’offrir aux enfants dans nos contrées. Au contraire, elle avait appris à faire sentir aux autres enfants que c’était elle qui leur faisait une faveur en les incluant dans les univers et les jeux qu’elle imaginait.

L’esplanade s’est emplie de festivaliers qui font la queue par dizaines devant les stands de nourriture. Nous optons pour un plat indien que nous décidons de manger sur une des tables en bois allongées, installée à l’extrémité de la place, là où la vue sur la ville est la plus belle. Un soleil doux de fin de jour caresse la peau de nos bras et de nos visages. Je lui souris.

– Tu pourrais étudier l’arabe à l’Uni. Tu le parles déjà ! Et tu pourrais explorer toute la civilisation islamique, aussi.

– Quelle horreur, je suis Suisse, ça m’intéresse pas, ces trucs. Et je vais pas me marier à un Africain.

Je me contente de secouer la tête en souriant. Et je me souviens que, très tôt, Mecklit a perçu le mode de vie lié au monde de son père comme inférieur à celui que nous confère notre pays. Dans le regard qu’elle portait sur ce monde, il n’y avait pas cet attrait que nous éprouvons parfois pour l’exotisme. Elle ne voyait pas de beauté dans les pagnes, les bijoux, la nourriture, les musiques et les danses du pays de son père, mais les considérait comme les éléments d’une société sous-développée. Très tôt, elle a rejeté l’appartenance ou le lien avec la famille de son père, ses parents, ses frères et sœurs, ses neveux et nièces. Elle a singé leurs manières d’Africains, leur façon de remuer les hanches, celle de manger dans un même plat avec les mains, leur anglais teinté d’expressions et d’accents autochtones, leurs maisons sommaires traversées de sable. Très tôt, elle a proclamé son appartenance à tout ce qui était de chez nous : nos paysages, nos écoles, nos moyens de communication, notre langue, nos vêtements, nos coiffures. Très tôt, elle a affirmé son goût pour les musiques, films ou personnalités en vogue dans nos contrées, avatars récents de variété française et américaine, rap tour à tour mièvre ou vulgaire, pop sirupeuse, youtubeurs et youtubeuses. Éléments de culture francophone ou anglophone mondialisée, qui très souvent ne valent pas mieux que les expressions de culture populaire du pays de son père, mais attestent l’identité que très tôt elle a choisi d’endosser.

Oui, elle a voulu se déployer et grandir dans un environnement, un monde qui lui apparaissait supérieur à celui de son père, ce qui, à ses yeux d’enfant, impliquait de s’en distancier. Non pas qu’elle ait rejeté son père, non. Même s’il avait quitté sa mère, même s’il ne l’avait jamais soutenue d’une quelconque manière, que ce soit en assurant des jours où il les gardait, elle et son frère, ou en lui versant une pension alimentaire. D’ailleurs, comment aurait-il fait ? Il savait à peine assurer sa propre subsistance dans notre pays. Elle ne le rejetait pas, non, et, derrière la colère parce qu’il les avait quittés, elle, sa mère et son frère, derrière la colère parce qu’il ne gardait jamais un emploi et qu’il percevait l’aide sociale, elle continuait à l’aimer. Elle continuait à l’aimer malgré son absence, et toute son impuissance. Mais elle rejetait l’infériorité sociale associée à son mode de vie et à ses origines africaines. Elle voulait se déployer et grandir dans une société qui lui paraissait meilleure, supérieure à celle d’où il venait. Et pour cela, il lui fallait se distancier des habitudes et modes de vie qui appartenaient à son père, pour ne pas leur être associée.

Pourtant, même si elle s’en défend parfois, je sais qu’elle porte en elle l’africanité de son père, quelque chose qui la façonnera, tout en guidant ses choix et ses actions. Elle porte en elle les horizons infinis de sa contrée, les crépuscules invraisemblables, avec leurs tons pastel et opaques. Elle sait au plus profond d’elle-même la chance infinie d’être née ici plutôt que là-bas. Elle a vécu dans sa chair ce qu’impliquent cette pauvreté lointaine et toutes les barrières qui lui sont assorties, cette pauvreté dont on échappe si rarement, grâce à l’éducation et à un destin clément.

***

 Elle goûte à la boisson gazeuse qu’elle a choisie en me souriant, puis me propose :

– On va plus haut, vers la grande scène ?

– D’accord.

Je lui attrape un de ses beaux bras, lisses et fins, et nous marchons côte à côte en souriant. Soudain mon regard tombe sur une affiche publicitaire promouvant une entreprise de nettoyage. L’affiche met en scène une star de tennis déchue aux côtés d’une femme de ménage à la peau foncée.

– Tu as vu cette pub, Mecklit, c’est incroyable de représenter la femme de ménage sous les traits d’une femme de couleur, à côté d’une femme blanche.

Elle cesse de sourire, secoue la tête avec un regard noir et répond simplement :

– C’est dégueulasse.