Policière et agente de sécurité, Jennifer voulait un endroit où les enfants ne s’ennuieraient pas et où ils seraient en sécurité. ©Eugénie Baccot
Policière et agente de sécurité, Jennifer voulait un endroit où les enfants ne s’ennuieraient pas et où ils seraient en sécurité. ©Eugénie Baccot

États-Unis South Side Story

Par Sophie Boutboul, Chicago - Article paru dans le magazine AMNESTY n°101, juin 2020
Étiquetée «capitale du crime», Chicago reste la ville américaine où l’on recense le plus d’homicides. Elle fourmille aussi d’initiatives associatives visant à enrayer cette violence, comme celle de Future Ties.

Greg Lanjston le dit simplement : il n’aurait jamais été le jeune homme de 14 ans qu’il est aujourd’hui sans l’appui de Jennifer Maddox. Cette policière a créé Future Ties en 2011, un centre d’accueil associatif pour les enfants et adolescent·e·s d’un quartier du South Side, zone défavorisée de Chicago, à majorité afro-américaine. « Jennifer a été un mentor pour moi », sourit Greg, regard noir en amande et cheveux courts crépus, alors qu’il prend sa première leçon de barbier. C’est l’un des ateliers supervisés par Jennifer, dans l’église mitoyenne du complexe immobilier dans lequel habite Greg. « Jennifer m’a aidé à me sentir plus libre, affirme l’adolescent, à me sociabiliser avec plus de jeunes de mon âge. La rencontrer a été un tournant dans ma vie. C’est elle qui m’a proposé de m’inscrire au basket. C’est grâce à elle si je suis un bon joueur et si je suis quelqu’un de bien aujourd’hui ».

Quand il avait 5 ans, Greg a emménagé à Parkway Gardens avec ses parents et ses deux frères aînés, dans ce vaste ensemble immobilier de 3 000 habitants. Sa mère, Crystal, s’est vite inquiétée : « Au début, je laissais les enfants aller dehors, puis je le leur ai interdit. J’étais triste mais j’avais trop peur que quelqu’un essaye de les taper ou de les racketter ».

Lutter contre l’insécurité

Policière mais aussi agent de sécurité dans ce complexe d’immeubles, Jennifer, 47 ans, est elle-même mère de famille. Elle remarque alors l’absence d’aires de jeux dans cet espace clos par de grands portails. Sur son temps libre, celle qui est née dans le South Side et qui y vit toujours, réfléchit à une solution. « Le programme qui existait par le passé a été abandonné, souligne Jennifer, petit gabarit, coupe courte et yeux d’un bleu-gris aussi clair qu’intense. J’ai fait une proposition au bailleur : avoir un endroit où les enfants ne s’ennuieraient pas et où ils seraient en sécurité. Il a été d’accord tant que je gérais tout financièrement, puis c’est devenu bien plus ».

Désormais, les 5-12 ans sont reçu·e·s du lundi au vendredi, de 15 heures à 20 heures, après l’école, dans ce vaste sous-sol d’immeuble aux murs décorés de posters faits maison comme ce « Be yourself » (soyez vous-même) écrit en lettres dorées. Ils y font leurs devoirs sous la supervision de l’enseignante Miss Lewis, s’adonnent au yoga ou à la méditation, ont accès à des ordinateurs, prennent un repas chaud… Et quand il fait beau, c’est course de relais dehors ou sur le toboggan.

Greg a passé la moitié de son enfance à Future Ties avec ses deux grands frères. Grâce à la formation de barbier du centre, une indemnité financière lui sera délivrée. Il a prévu de mettre l’argent de côté pour l’université. « Ici, j’essaye de trouver ma voie », souligne celui qui rêve de devenir basketteur professionnel.

La policière a d’abord financé Future Ties sur ses propres deniers avant de recevoir des dons et des bourses de l’université de Chicago pour rémunérer six salariées, toutes des mères du quartier. Des centaines de jeunes ont été marqués par leur passage auprès de Jennifer et son équipe. Dès qu’elle sort de sa voiture des gamins s’arrêtent, la saluent, l’enlacent... Tous les enfants et adolescent·e·s suivent ou ont suivi plusieurs programmes : le soutien scolaire, la formation de barbier, le stage d’été pour les 16-19 ans avec, au menu, ateliers et actions de solidarité.

Des ateliers tremplins

Damarius, 18 ans, le grand frère de Greg, a participé à ce programme en 2018. « Cela m’a aidé à être prêt pour le monde réel. On m’a épaulé pour écrire mon CV. Le moment le plus marquant reste notre visite dans un refuge pour personnes sans-abri. Une leçon de vie : cela peut arriver à tout le monde de se retrouver sans ressources, remarque Damarius d’une voix douce. Jennifer, c’est une super héroïne, elle sauve la jeunesse d’ici. En suivant ses ateliers, j’ai trouvé un travail dans un fast-food et j’économise pour aider ma famille et pour l’université ».
Crystal, 32 ans – la mère de Greg, Regi et Damarius – travaille dans un restaurant et son mari dans le bâtiment. « J’ai toujours voulu garder mes garçons éloignés de la rue. Grâce à Jennifer, Damarius a eu son premier job, Regi a fini sa formation de barbier et Greg commence la sienne. La cause que défend Jennifer – se battre pour le futur de nos enfants – est noble. Je peux l’appeler dès que j’ai un problème ».

La présence de Jennifer contribue également à apaiser les relations entre la police et les jeunes, dans une ville connue pour ses violences policières à l’encontre des personnes noires ou latinos. « Je sais maintenant qu’il y a de bons policiers, elle en est l’exemple », pointe Damarius. Le cadet de la fratrie, Régi, 15 ans, note une évolution : « Avant, je pensais que les policiers étaient tous pareils, mais je réalise que non ».

Les secondes chances

Elle milite pour que chaque enfant connaisse ses droits en cas d’arrestation. L’été, les ados suivent un atelier sur ce sujet. Mais dès le printemps, Jennifer les a sensibilisé·e·s : « Est-ce que vous savez ce que ça veut dire garder le silence ? » « Non pas vraiment », répondent certains. « Vous marchez dans la rue, vous voyez des gens courir, est-ce que vous courez aussi ? », s’enquiert Jennifer. « Peut-être. Ça dépend de la situation, rétorque Mekaela, 19 ans, casquette jaune fixée sur la tête. Je veux rester en sécurité donc oui je vais courir ». Jennifer rebondit : « Mais, tu n’as fait de mal à personne ». Elle se place derrière Mekaela et assène, en prenant une voix sévère, avec un débit de parole accéléré : « Imagine que des policiers t’attrapent et te disent : « Pourquoi vous étiez avec ces gens ? Pourquoi vous couriez ? Vous fuyiez qui ? Est-ce que c’est votre petit ami là-bas ? Vous êtes avec lui ? ». Puis en reprenant son ton calme naturel : « La police peut vous poser plein de questions. Il faudra alors dire : « Je ne parlerai pas jusqu’à ce que mon avocat arrive. » Parce que tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Ne résistez pas et ne leur parlez pas ».

Jennifer met aussi un point d’honneur à ce que tou·t·es en apprennent davantage sur eux-mêmes, sur les gestes de premiers secours, mais aussi à ce qu’ils rencontrent des chefs d’entreprise pour prospecter. « Les secondes chances, c’est important. Beaucoup de jeunes de quartiers défavorisés de Chicago sortent de prison et veulent travailler, mais quand on leur nie l’accès à l’emploi, ils sont poussés dans leurs anciens travers.

Jon, 26 ans, bénévole à Future Ties, vient chercher sa nièce et son neveu : « Ici, c’est une zone sans violence. Si un enfant a un désaccord, il parle ou demande de l’aide. C’est un grand soulagement d’avoir ce centre ». Brejay, 17 ans, béret rouge et cheveux au carré, acquiesce : « Je viens ici depuis mes 5 ans. J’ai reçu du soutien scolaire, fait un atelier de ramassage de déchets, un stage au commissariat. Ça donne un sentiment d’appartenance d’être à Future ties ». Greg continue d’épargner pour l’université et de s’entraîner au basket chaque jour à son retour du collège. Quant à Jennifer, elle a fait une offre d’achat pour un bâtiment dans le South Side afin d’épauler encore plus d’enfants. « Je veux continuer à aider les jeunes à accomplir leurs rêves, pour qu’ils changent la manière dont ils se voient eux-mêmes et dont l’extérieur les voit. »