Samuel Schweizer est à la tête d’Ernst Schweizer AG, une entreprise familiale qui fabrique des boîtes aux lettres. ©DR
Samuel Schweizer est à la tête d’Ernst Schweizer AG, une entreprise familiale qui fabrique des boîtes aux lettres. ©DR

Multinationales: la fin des pratiques scandaleuses? «Avoir tout le processus en main»

Par Carole Scheidegger - Article paru dans le magazine AMNESTY n°102, août 2020
Plusieurs entrepreneurs et entrepreneuses soutiennent l’initiative pour des multinationales responsables. Samuel Schweizer est l’un d’eux: à la tête d’une entreprise industrielle zurichoise, il lui semble naturel de prendre ses responsabilités.

Le car postal traverse le paysage verdoyant du Säuliamt, un district campagnard des environs de Zurich. Direction Hedingen, à dix kilomètres de la métropole, où se trouvent les ate-liers d’Ernst Schweizer AG, une entreprise industrielle familiale connue pour fabriquer des boîtes aux lettres. Samuel Schweizer la dirige aujourd’hui en tant que représentant de la qua-trième génération. Il soutient l’initiative pour des multinationales responsables pratiquement depuis son lancement. « Il va de soi qu’un entrepreneur doit assumer ses responsabilités envers l’environnement et les droits humains. J’approuve l’objectif de cette initiative, qui est raisonnable et proportionnée ». Ernest Schweizer AG emploie 450 collaboratrices et collaborateurs et appartient à la catégorie d’entreprises visées par l’initiative pour des multinationales responsables. Samuel Schweizer ne s’en inquiète nullement. Aujourd’hui déjà, il veut connaître la provenance et les conditions de fabrication des multiples composants qu’importe son entreprise. « Les opposants laissent entendre que cela engendrera de nouvelles procédures extrêmement compliquées. Mais à l’heure actuelle, il est normal qu’une entreprise industrielle gérée de manière professionnelle contrôle les fournisseurs qui lui livrent des éléments clés. Nous n’achetons pas n’importe quoi. Nous vérifions la qualité, le respect des délais et des normes de sécurité. » Avec l’initiative, il faudra ajouter d’autres aspects comme la sécurité des conditions de travail dans les usines et d’une manière générale sur le lieu de travail ainsi que les exigences en matière d’environnement. Il faudra simplement inclure ces critères dans la gestion des fournisseurs telle qu’elle se pratique déjà.

«Du point de vue de l’économie, l’initiative fait sens car les quelques multinationales qui agissent sans égard portent atteinte non seulement aux victimes sur place, mais également à la réputation de l’économie suisse.» Alexandre Sacerdoti, ancien directeur des chocolats Villars et membre du comité d’entrepreneur·se·s Économie pour des entreprises responsables

Gérer une entreprise durable

Dans l’entourage du jeune entrepreneur, personne ne s’offusque qu’il soutienne l’initiative pour des multinationales responsables. « Parfois, on me questionne là-dessus, mais ni notre personnel ni nos partenaires ne sont surpris de mon engagement. » À ses yeux, une entreprise doit viser la durabilité dans les trois dimensions essentielles que sont l’économie, la société et l’écologie. Il essaie de montrer l’exemple. À l’origine simple atelier de serrurerie, Ernst Schweizer AG fabrique aujourd’hui façades, fenêtres, portes, boîtes aux lettres et éléments préfabriqués. L’entreprise s’est depuis longtemps fait une place dans le secteur du photovoltaïque. L’an dernier, elle a réalisé plus de 100 millions de chiffre d’affaires. « L’initiative prend en compte les besoins de l’économie, mais elle réglemente aussi clairement les exigences minimales à remplir par les entreprises. Nous voulons des conditions équitables pour toutes et tous. À long terme, personne n’est gagnant si certaines entreprises s’enrichissent dans l’immédiat au détriment des êtres humains et de l’environnement », affirme ce jeune homme de 34 ans, qui siège depuis 2014 au conseil d’administration de l’entreprise et préside sa direction depuis octobre dernier. « En tant que citoyen, je suis concerné par les valeurs que doit symboliser la Suisse. Le Swiss made est synonyme de qualité élevée, mais aussi d’économie responsable. C’est dans l’intérêt d’une entreprise industrielle comme la nôtre. Si nous sommes automatiquement associés à des secteurs problématiques, cela n’est pas favorable à nos exportations. »

«Les PME gèrent leurs affaires de façon autonome, alors que les groupes de sociétés peuvent recourir aux structures de sociétés mères et filiales pour se dégager de leurs responsabilités. Je dis OUI à l'initiative pour des multinationales responsables, afin que les firmes qui agissent avec négligence n'aient plus d'avantage concurrentiel sur les petites entreprises respectables.» Tabea Bossard-Jenni, Membre de la direction et du Conseil d'administration Jenni Energietechnik AG

Une prime au respect des lois

Samuel Schweizer a étudié le droit et souligne que la plupart des entreprises « ont les mains propres ». « Mais c’est comme avec toutes les règles : ceux qui ne les respectent pas doivent en subir les conséquences. » Il juge donc essentiel que l’initiative prévoie un mécanisme de sanction. « Sans cette capacité à imposer la loi, elle resterait un tigre de papier. » Il voit dans le contre-projet finalement adopté par le Parlement une variante bureaucratique : « Les très grandes entreprises devraient présenter un rapport qui serait passé en revue. L’avantage de l’initiative, c’est qu’elle ne prévoit pas une telle instance de contrôle : les entreprises qui sont en règle sont sûres de ne pas être inquiétées. Elles sont incitées à prendre elles-mêmes leurs propres procédures en main. » Schweizer s’étonne que les organisations faîtières economiesuisse et SwissHoldings combattent si vigoureusement l’initiative. C’est peut-être une question de mentalité, un refus en bloc de toute réglementation. « De nombreuses entreprises, surtout en Suisse romande, regrettent que le contre-projet n’ait pas plus de mordant. Aux Chambres fédérales également, le camp bourgeois était divisé. »

«La majorité de l'économie suisse agit de manière responsable – à l’exception, malheureusement, de quelques entreprises. Pour les multinationales qui ne respectent pas les droits humains ou ignorent les standards environnementaux minimaux à l'étranger, des règles contraignantes sont nécessaires, à l’instar des efforts menés au niveau international». Peter Stämpfli, copropriétaire du groupe Stämpfli Berne, qui imprime également le magazine Amnesty

Le Covid-19 a-t-il modifié la donne ? « Bien sûr, un argument qui revient souvent est que l’économie souffre déjà assez comme ça. Mais je ne le trouve pas très pertinent. Cela revient à dire qu’à cause du coronavirus, le respect des droits humains et la protection de l’environnement sont des luxes que nous ne pouvons plus nous offrir. Nous avons pourtant bien vu que le manque de protection dans le domaine de la santé et du travail faisait le lit de la pandémie ». Ernst Schweizer AG a commencé à sentir les effets de la crise. Le secteur de la construction espère s’en tirer « avec un œil au beurre noir ». Pour Schweizer, le défi quotidien est de remplir les carnets de commandes, car il est conscient de sa responsabilité envers les 450 personnes auxquelles l’entreprise fournit un emploi. Il estime cependant que le temps est venu de s’engager en faveur de l’initiative pour des multinationales responsables. Ce combat lui tient particulièrement à cœur : « Nous parlons ici vraiment de normes minimales sur des questions fondamentales : l’intégrité corporelle, la vie, les dégâts massifs infligés à l’environnement. Dans ces domaines, nous devons être irréprochables, c’est l’évidence même ».

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