© Lauren Murphy / Getty Images
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Opinion Le tournant «Black Lives Matter»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°102, août 2020
Les statistiques chiffrant les inégalités raciales aux États-Unis sont édifiantes. Taux de pauvreté et de chômage deux fois plus élevés chez les Noirs que chez les Blancs non hispaniques, écarts de richesses persistants sur plusieurs générations, mobilité sociale entravée par des difficultés d’accès à l’éducation et à des emplois bien rémunérés, surreprésentation carcérale et probabilité deux fois et demie plus grande de se faire tuer par la police. La liste est loin d’être exhaustive.

Une fragilité sociale qui rime avec une vulnérabilité disproportionnée face au coronavirus : un quart des morts du Covid-19 sont afro-américain·e·s alors qu’ils ne représentent que 13 pour cent de la population.

Les Noirs américain·e·s ont inscrit en eux la mémoire de deux siècles et demi d’esclavage, de ségrégation et de lynchages qui régulièrement les décimèrent, parfois de manière collective. Ils subissent au quotidien discriminations, brimades et violences en raison de leur couleur de peau. Mais ils portent en eux la fierté nourrie par leur mouvement d’émancipation et les conquêtes réalisées, à commencer par celle pour les droits civiques. Celle aussi nourrie par une œuvre protéiforme, autant d’épopées sublimes de leur histoire et de leur vécu, déclinées dans des formes inoubliables : Tony Morrison, Beloved, Billie Holliday, Kendrick Lamar. C’est peut-être ce mélange entre un vécu collectif d’oppression et le sentiment de leur propre valeur qu’ont les Noirs d’Amérique, qui constitue le ferment d’une révolte tapie, muette, mais toujours vivace et prête à s’exprimer.

Pas étonnant, dès lors, que la mise à mort filmée de George Floyd suscite des mouvements de protestation et de militance d’une ampleur inédite. D’autant que les Américain·e·s supportent depuis des années les clins d’œil répétés et le soutien grossier de Donald Trump à son électorat xénophobe et anti-Noirs, et la recrudescence de violence qui en a résulté. La scène, d’une brutalité insoutenable, s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. L’agonie de la victime pendant huit interminables minutes, la posture triomphale de l’homme blanc, se tenant au-dessus l’homme noir comme s’il s’agissait d’un butin, a fait ressurgir dans l’inconscient collectif les pires lynchages à caractère racistes de l’histoires des États-Unis.

Attisées par une mise en scène aux relents suprématistes du président Trump, bible à la main, par les propos d’une extrême virulence contre les personnes qui descendaient dans la rue et un usage excessif de la force, les manifestations Black Lives Matter sont pourtant demeurées largement pacifistes. Elles ont d’abord été un immense cri de douleur et de révolte. Puis, à mesure qu’elle ralliait, aux États-Unis et dans le monde, cette même frange de la jeunesse politisée à travers les manifestions #MeToo ou en faveur du climat et des personnes de tous horizons, y compris au sein de la police, la mobilisation est bientôt apparue comme un immense appel collectif au changement.

Un appel pour que les Noirs cessent de payer de leur vie l’interaction avec des responsables de l’application des lois. Un appel à instaurer de toute urgence des normes nationales pour que la police dispose de critères stricts sur le recours à la force et à la force meurtrière, assortis de dispositions obligeant les policiers à rendre des comptes lorsque ces limites sont franchies. Un appel également pour des politiques ciblant tant les inégalités sociales que celles, spécifiques, touchant les minorités, et pour une réforme de l’école publique, si déterminante lorsqu’il s’agit d’enrayer l’inégalité systémique des chances.

Ces réformes sont loin d’être acquises. Mais la mort de George Floyd représente un tournant qui permettra de mettre à profit la mobilisation pour transformer les relations raciales et les puissants mécanismes de domination et d’exclusion qui caractérisent nos sociétés. L’après Georges Floyd c’est aussi ce moment où toutes les forces qui militent en faveur de mutations propices à l’humanité se retrouvent dans un même élan pour rejeter l’anachronisme grotesque et la vacuité de certaines politiques.