Poète, écrivaine et dramaturge, Marina Skalova travaille en français, allemand et russe. © Yvonne Böhler
Poète, écrivaine et dramaturge, Marina Skalova travaille en français, allemand et russe. © Yvonne Böhler

Portrait Marina Skalova, poète de passage

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°102, août 2020
Marina Skalova publie « Silences d’exils », un ouvrage qui découle de ses ateliers d’écriture avec des migrant·e·s. Elle y explore le déracinement et la langue, inhérents à son parcours. Portrait.

Marina Skalova nous prévient d’entrée : « je ne suis ni militante, ni activiste. Tout ce que je fais part de ma position d’artiste ». Pourtant le livre que l’on tient dans les mains, Silences d’exils, fera pour beaucoup figure d’objet engagé (quoi de plus protéiforme que le militantisme ?).

Né d’ateliers d’écriture donnés à Genève, Bienne et Fontainemelon entre 2016 et 2019 en collaboration avec des réfugié·e·s, Silences d’exils interroge l’exode forcé en redonnant la voix à celles et ceux qui, à leur arrivée en Suisse, s’en sont vu déposséder. Et par là même, infantilisé·e·s. « L’écriture renvoie à ce rapport complexe à la langue française et au sentiment d’infériorité que l’on peut éprouver face à elle. Il était essentiel de valoriser leurs langues », souligne l’écrivaine. Partant de différentes contraintes, les participant·e·s ont donné naissance, oralement, à une écriture collective. « C’est eux qui sont à l’origine du processus du texte » précise l’artiste, qui rappelle qu’écrire c’est « bien plus qu’un geste sur un papier ». Si certain·e·s se sont, en premier lieu, montré·e·s réfractaires, beaucoup ont été attiré·e·s par le lien social qu’offre l’activité. Les ateliers se sont révélés « une expérience humaine hyper forte », confirme Marina. Et de rappeler qu’une personne n’est jamais qu’un parcours de vie : elle possède aussi une identité qui se construit dans l’instant. Durant les ateliers, l’écrivaine a veillé à ne pas fouiller dans les histoires de vie souvent lourdes de ces déraciné·e·s, eux qui passent déjà leur temps à les raconter dans des protocoles administratifs. « L’enjeu était de ne pas leur faire revivre ça mais, au contraire, d’approcher la langue comme un outil créatif et ludique ».

Si Marina Skalova se montre sensible à cette question, c’est parce qu’elle aussi a vécu l’exil. Un arrachement qui semble inhérent à son histoire familiale. La jeune femme naît à Moscou en 1988 dans une famille juive. La trajectoire biographique de ses ancêtres est marquée par l’errance et ce sentiment d’illégitimité, qu’importe l’endroit où ils se trouvent. Ses parents quittent l’URSS en 1991 pour la France, pays où sa mère obtient une bourse pour sa thèse de mathématiques. Une fois cette dernière rédigée, la famille se voit forcée de quitter le territoire, faute de papiers. L’Allemagne dispose alors d’un quota d’accueil pour les juif·ve·s originaires d’ex-URSS. Marina a six ans lorsqu’elle y dépose ses valises. Le choc est grand. Tandis que le français devient rapidement sa deuxième langue maternelle (elle retourne en France à l’âge de 13 ans), son rapport avec l’allemand est plus compliqué. « J’ai refusé de l’apprendre et je n’ai pas parlé à l’école pendant plusieurs années ». La Genevoise de passage s’est depuis lors réconciliée avec la langue de Goethe, choisissant même l’Institut littéraire de Bienne en 2013 pour y poursuivre ses études, attirée par son bilinguisme. Un semblant de « chez soi » ? « Non. Mon allemand était trop « allemand » pour les  Suisses germanophones et mon français sonnait trop parisien pour les francophones », relève Marina, à nouveau renvoyée à cette Autre qui n’a de points d’ancrage qu’elle-même.

Aujourd’hui poète, dramaturge et traductrice en allemand, français et russe, le travail de la trentenaire donne une place importante à l’oralité. « Ma mère me lisait beaucoup de poésie. Mon rapport à la musicalité de la langue s’est développé très tôt ». Sans compter les déménagements successifs qui la confrontent à chaque fois à un idiome inconnu : « j’ai toujours été sensible au décalage entre ce que je croyais entendre et ce qui était en réalité. Ne pas comprendre ouvre l’imaginaire », se rappelle Marina Skalova. Elle a pour futur projet la traduction de textes de poésie russe féministe contemporaine, et, plus largement, une œuvre poétique autour des structures patriarcales qui imprègnent la langue russe. Activiste ? Sans aucun doute.  

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