©Ambroise Héritier
©Ambroise Héritier

Espace fiction Soprano sur haut-parleur

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°102, août 2020
J’ai enfin organisé cette journée au club de paddle que les enfants me réclament depuis des semaines. Claire, membre du club, nous y invite chaque année. Nous n’avons sorti que deux planches. Mon aînée pagaie sur celle de Claire, tandis que mon garçon monte avec moi sur une des planches que le club met à disposition de ses membres. Ciel radieux. Pas un souffle de vent. Nos planches glissent sur l’étendue d’eau lisse sans que nous ayons à fournir d’efforts. Nous nous dirigeons vers la France et bifurquons pour suivre la ligne lointaine de la rive.

De retour au club, les enfants jouent à plonger depuis le ponton métallique, puis s’installent sur le muret qui longe les rochers pour manger leur goûter. Après avoir nagé longuement au large, je me laisse sécher à mon tour sur la pierre. Une fois réchauffée, je prends ma fille entre mes jambes. Je passe mes mains dans ses cheveux, autour de son cou, sur ses bras. Je respire l’odeur que le soleil, la chaleur et l’eau ont laissée sur sa peau. Elle se lève pour aider Claire à ranger les planches de paddle, et mon garçon s’installe à son tour au creux de mes bras. Je passe mes doigts dans sa chevelure épaisse éclaircie par l’été. Quand il s’allonge à plat ventre sur la pierre chaude pour savourer une pêche, je laisse une de mes mains sur la plante de ses pieds.

Dans le soleil doux de fin du jour, je sens une vague de culpabilité m’assaillir. Ne m’étais-je pas promis de faire mieux que les miens, de ne jamais laisser se répandre sur mes enfants une aigreur qui naîtrait de mon incapacité à me réaliser, ou de mon enfermement dans un couple moribond ? Pourtant, ils souffriront d’autres maux. De n’avoir jamais vécu dans l’unité de leur famille de sang, des aléas de la vie amoureuse de leurs parents, des mesquineries de leurs pairs parce que leur famille ne ressemble pas à celle qui, encore et toujours, représente une norme et demeure brandie comme un gage de réussite et de supériorité. Oui, ai-je songé, pour dépasser les miens, il me faudrait apprendre à porter mes choix de vie en étendard. Partager ma conviction que l’indépendance et la liberté sont fécondes et porteuses de richesses bien plus vastes que celles, matérielles ou matrimoniales, que trop souvent l’on affiche pour attester d’une vie réussie. Leur transmettre que les risques que l’on prend pour nourrir un projet, une œuvre et nos amours nous ancrent au monde, et que les épreuves qui parfois découlent de nos choix apportent un souffle de vie à nos existences. Oui, pour continuer à grandir et à élever mes enfants dans un élan de vie, il me faudrait encore apprendre à défendre mes choix, mes erreurs, ma vie, dans une sérénité heureuse.

– Maman, on tire quelques passes avant le souper ? Je cherche le ballon, il est sous le banc, dans le cabanon.

– Ok, mais pas trop longtemps, tu sais que le foot ce n’est pas mon truc.

– J’aide Claire à sortir le gril et à préparer la table du souper pendant que vous jouez, dit ma fille en m’effleurant un bras.

Je me contente de hocher la tête. Quand nous commençons à tirer dans le ballon, un groupe de quatre jeunes s’installe sur le muret qui fait face au ponton métallique. Casquettes portées à l’envers, cheveux et peaux foncées sauf pour l’un d’eux, baskets de marque, shorts ou jeans amples, t-shirts ou survêtements griffés. Ils allument un lecteur MP3 avec haut-parleur intégré, qui bientôt crache un rap qui ne m’est pas familier. Mon fils regarde dans leur direction avec une telle insistance qu’il en loupe ses passes.

– On va leur demander de mettre Orelsan ou Soprano ? Allez, maman ! demande soudain mon garçon en s’approchant de moi.

– Tu peux y aller, si tu veux. Demande-leur s’ils ne pourraient pas passer un ou deux morceaux que tu aimes. Ils ont l’air gentils ces jeunes. Ils ne vont rien te faire.

– Mais j’ose pas, tu viens avec moi ? Ou tu y vas toi toute seule et tu leur demandes pour moi.

– On y va ensemble, viens ! La seule chose que tu risques, c’est qu’ils n’aient pas tes musiques préférées.

– J’ose pas.

– Allez, viens. Et c’est toi qui leur parles. Je t’accompagne.

Nous nous dirigeons d’un même élan vers le groupe. Je les salue en souriant. Surpris que je leur adresse la parole, les jeunes me répondent en hochant timidement la tête. Mon fils s’adresse à eux avec un « salut » qu’ils lui retournent dans un rire amusé.

– Tu pourrais mettre Orelsan ou Soprano, sur ta radio-là ? leur fait mon fils presque en chuchotant.

– Soprano, tu veux quoi de Soprano ?

– Tu as Papa Sopra ?

– Oui, j’ai ça.

– Et tu peux le mettre maintenant ? demande mon fils dans un mélange d’incrédulité et d’excitation.

– Maintenant, oui.

Le jeune homme qui tient le lecteur MP3 recherche le titre et le fait passer sur son appareil. Mon garçon se met à danser sur les effluves rythmés et jubilatoires de la chanson. Bientôt les jeunes s’y mettent aussi, et moi avec. Soprano, l’esthétique et les manières qu’on attribue aux banlieues, survêtements de sport, caquettes à l’envers, parler teinté d’expressions importées d’Afrique ; des couleurs, des sons, des identités particulières imposées dans le mainstream culturel français. Une nouvelle génération qui ne se construit plus en se pliant aux sirènes de l’assimilation, mais qui s’appuie sur son identité et la revendique pour déployer son talent.

– Tu vois, maman, c’était pas mieux avant, le rap !

Je souris à mon garçon en songeant qu’en son absence je me mets parfois à écouter les morceaux qu’il me fait découvrir. Et même, qu’en son absence, je danse sur les musiques qu’il me fait aimer. Je lui souris comme pour rendre hommage à ses choix, à sa curiosité, à sa force. Aux deuils que déjà il a dû affronter, et à sa manière de se nourrir des souvenirs et des liens qui lui font du bien pour les digérer. Je songe à la fureur de son père, cette fureur d’enfant de famille froide comme la pierre, cette fureur et ce désarroi qu’il n’a jamais voulu toucher, dont il s’échappe dans une fuite en avant perpétuelle, cette fureur qui grandit à mesure qu’il tente de la fuir, et qui assombrit et enferme tous les êtres autour de lui. Cette fureur que mon fils absorbe sans le vouloir. La colère qui s’échappe de mon fils quand il frappe trop fort sa sœur ou d’autres enfants pour que cela soit à mettre uniquement sur le compte d’une bagarre d’enfant. La vulgarité de certains rappeurs qui fait écho à sa révolte, les moments où il souligne devant moi la poésie de certaines paroles pour me montrer qu’il sait différencier. La fureur qu’il touche de si près et qu’il absorbe, cette fureur à dompter avec lui, pas à pas, pour en faire un ferment qui le grandisse, plutôt que le moteur d’une violence à venir. Son intelligence comme appui pour le faire, sans la certitude d’y parvenir.

Pendant que nous discutions avec les jeunes, Claire et ma fille ont disposé les salades, les légumes marinés et les chips que j’ai préparés pour accompagner les grillades, sur l’une des deux grandes tables en bois du club. J’y ajoute quelques cuisses de poulet, des merguez et des saucisses de veau qu’elles ont fait rôtir sur le gril. Affamés, les enfants se jettent les premiers sur les mets, et nous les imitons bientôt avec entrain. Tandis que nous goûtons en silence à notre repas tout en observant les teintes qui apparaissent dans le ciel avec le soleil qui décline, les propos de la famille qui s’est installée à la table la plus proche me parviennent distinctement.

– Je te jure, c’est plus comme avant, au club. Maintenant vraiment n’importe qui passe ici.

– Regarde-les, ajoute l’un de nos voisins en hochant la tête en direction des jeunes qui sont restés sur le muret, en face du ponton métallique, on dirait de la racaille des banlieues françaises.

– On devrait leur interdire de mettre de la musique.

Je ne dis rien, des images de ces files de personnes qui dans la ville du bout du lac ont attendu des heures pour recevoir des sacs de nourriture pendant la pandémie, et dont les médias ont soudain révélé le nombre, me traversent l’esprit. Poches de pauvreté recouvertes par l’opulence, que l’on fait mine de ne pas voir ; cette pauvreté sur laquelle nous asseyons notre aisance et dont nous récrions les manières. J’observe mes voisins du club, père immigré, mais de plus longue date que les jeunes assis sur le muret, mère de par ici. Petits métiers, petits revenus, petite aisance. Le mépris de soi comme ressort du mépris de l’autre. La fragilité de l’assise sociale comme terreau de la haine. Ce terreau inlassablement exploité par de nouveaux démagogues. Les violences qui en découlent.

– Je peux retourner avec les jeunes, maman ?

– Bien sûr. Mais d’abord on mange les desserts tous ensemble, j’ai amené un cake au chocolat.

– Après je viens avec toi chez les jeunes, dit ma fille à son frère.

J’aide Claire à débarrasser la table et à faire la vaisselle dans le cabanon.

– J’espère que je ne t’ai pas mise dans l’embarras par rapport aux membres du club en discutant avec ces jeunes.

– Oh, tu sais, il y en a deux ou trois qui voudraient faire comme si ce club et les rives du lac leur appartenaient, ne t’inquiète pas.

Je coupe le reste du cake en tranches et me dirige vers les jeunes pour leur en proposer. Ils acquiescent timidement tout en s’emparant des morceaux du dessert chocolaté.

– Vous venez souvent ici ?

– Des fois.

– Dites, vous pourriez me trouver Mafia Trece, Le mauvais chemin ? Du rap des années nonante.

– Voilà !

Les enfants s’asseyent à côté de moi, attentifs, tandis que les jeunes se penchent sur l’appareil pour se concentrer eux aussi sur la musique.

– Et vous, vous nous faites découvrir une chanson ?

– Ok, on doit partir, on a rendez-vous avec d’autres potes, mais on vous en met une juste avant !

Les quatre se concertent, évoquent plusieurs noms, puis se mettent d’accord sur Oxmo Puccino, Soleil du Nord. Ballade musicale nostalgique et poétique sur fond de banlieue de contrée froide. La beauté de la chanson me saisit immédiatement.

– Merci d’avoir passé vos musiques pour mon fils ! C’est vachement cool !

– De rien, il est sympa, répondent-ils en lui faisant un clin d’œil.

– Tu peux les accompagner jusqu’aux pyramides si tu as envie, dis-je à mon garçon !

Ma fille et moi regardons trotter son frère à côté des quatre jeunes, heureux et fier de côtoyer pour un moment encore leur univers de grands. Nous nous rasseyons à la table du club. Les enfants grignotent encore quelques chips, tandis que Claire et moi sirotons un thé. Le ciel s’obscurcit et se colore de rose derrière la longue chaîne du Jura. Un rose qui devient plus intense à mesure que le ciel noircit. Je glisse dans un bien-être que l’on éprouve dans une atmosphère de bord de mer, une atmosphère de villégiature, et je sens les enfants faire de même. Avant que la nuit ne tombe complètement, nous tirons encore quelques passes. Des chauves-souris passent au-dessus de nous dans leur vol rapide et vacillant.