Amnesty International a recensé 125 cas de violences policières contre des manifestant·e·s dans 40 États et le district de Columbia entre le 26 mai et le 5 juin 2020 aux États-Unis. ©Ai
Amnesty International a recensé 125 cas de violences policières contre des manifestant·e·s dans 40 États et le district de Columbia entre le 26 mai et le 5 juin 2020 aux États-Unis. ©Ai

L'engagement, moteur de changement Détecter des crimes sur écran

Par Carole Scheidegger - Article paru dans le magazine AMNESTY n°103, décembre 2020
Amnesty International dispose d’un Laboratoire de preuves recueillies par des citoyens (Citizen Evidence Lab), qui enquête au moyen de ressources digitales – images satellites, photos, vi-déos diffusées sur les réseaux sociaux – en libre accès. Ce laboratoire a révolutionné la manière de recueillir et de traiter les éléments de preuve de graves atteintes aux droits humains et d’autres crimes. Interview de son directeur, Sam Dubberley.
> Amnesty : Comment travaillez-vous concrètement au Laboratoire de preuves ? Par exemple lorsque vous enquêtez sur l’utilisation des gaz lacrymogènes ou sur les violences policières aux États-Unis.

< Sam Dubberley : Pour les enquêtes sur les gaz lacrymogènes, nous avons commencé par solliciter les étudiants de notre Service de vérification numérique (Digital Verification Corps). Nous leur avons demandé de scruter les vidéos pour déceler des indices et leur avons remis une liste des pays soupçonnés d’abus. Les étudiants se sont mis en quête de tout ce qui pouvait indiquer des actions illégales ; ils ont pu déterminer avec précision quand et où une vidéo avait été tournée, par exemple un certain coin de rue au Chili, etc. Ensuite nous avons cherché des sources confirmant les informations recueillies. À partir de là, le Laboratoire de preuves peut conduire ses analyses : comment les gaz lacrymogènes ont-ils été utilisés exactement ? Quelqu’un a-t-il été frappé à la tête ? L’intervention était-elle disproportionnée, ou les personnes attaquées étaient-elles particulièrement vulnérables aux gaz lacrymogènes ? Notre expert en armes détermine le type de gaz utilisé et de quel pays il provient.

Au sujet de Beyrouth, pour prendre un autre exemple, nous avons visionné des vidéos réalisées par des personnes sur place et avons vérifié les scènes telles qu’elles nous étaient présentées. On voit par exemple des soldats viser la tête des gens pour projeter du gaz ou tirer des balles en caoutchouc. C’est très dangereux et interdit à juste titre par les traités sur des droits humains. Dans d’autres domaines, nous travaillons avec des images satellite, qui nous permettent par exemple de documenter des déboisements illégaux au Brésil ou les effets des attaques aériennes au Yémen.

Le travail du Laboratoire de preuves ne se réduit pas à récolter des données, mais porte aussi sur la manière dont celles-ci seront portées à la connaissance du public : nous voulons que nos constats soient facilement accessibles au plus grand nombre. Pour le rapport sur la violence policière aux États-Unis, par exemple, nous avons mis en ligne une carte où l’on pouvait voir où avait eu lieu tel ou tel incident.

> Pouvez-vous nous en dire plus sur le Service de vérification numérique, que pilote le Laboratoire de preuves ?

< Il s’agit d’un réseau international au sein duquel nous apprenons aux étudiants à analyser des vidéos et des photos qui font soupçonner que des violations des droits humains sont commises en un lieu quelconque du globe. Sept universités situées dans diverses parties du monde y participent, ce qui représente en tout une centaine d’étudiants. Nous avons aussi un programme appelé « Decoders ». Ces « décodeurs » nous aident à traiter de gros volumes de données ; leurs tâches sont plus simples et demandent la plupart du temps de répondre simplement par oui ou par non.

> Les étudiant·e·s du Service de vérification numérique sont parfois confrontés à des images violentes.

<Nous les accompagnons par des supervisions afin de les aider à gérer ces images. Nous faisons notre possible pour qu’ils ne soient pas exposés à trop de violence. Jusqu’à un certain point, cette confrontation fait malheureusement partie de leur travail pour nous. Nous restons cependant très à l’écoute de leurs besoins.

> Et vous, comment vous sentez-vous quand vous vous trouvez forcé de regarder ces vidéos ?

<Ce n’est évidemment pas facile. Mais c’est notre job. J’ai travaillé autrefois pour la télévision, cela fait vingt ans que j’ai régulièrement sous les yeux des images pénibles à supporter. J’ai dû apprendre à faire avec. Il y a bien sûr encore des choses qui me choquent et je fais attention à moi.

> Les vidéos peuvent avoir été falsifiées. Qu’est-ce qui vous garantit que vous n’êtes pas induit en erreur par du matériel manipulé ?

> Il est crucial que notre travail ne se cantonne pas à l’analyse des vidéos. Dans son combat pour le respect des droits humains, Amnesty International continue à utiliser des moyens traditionnels comme les entretiens. Par bonheur, ceux-ci sont restés possibles pendant le confinement, par exemple, avec une connexion Internet sécurisée. Nous procédons toujours à une double vérification de nos informations avant de les publier. Par ailleurs, les technologies de manipulation des images ne sont pas encore tout à fait au point. Un œil exercé décèle rapidement si une vidéo a été trafiquée. Seul Hollywood aurait actuellement les moyens de fabriquer un leurre convaincant du début à la fin.

> En quoi votre travail contribue-t-il à un monde plus juste ?

< Nous révélons des violations des droits humains qui sinon seraient demeurées cachées, ou que les États s’obstinent à nier. Nous avons récemment mené une enquête sur le Mozambique, un pays dont on ne parle pas beaucoup. À l’aide de vidéos et d’autres moyens techniques, recoupés par des entretiens, nous sommes en mesure de prouver que cet État viole les droits humains. Au Myanmar, nous avons pu montrer que les violations des droits humains n’ont pas cessé. Ce n’est certes pas suffisant pour mettre fin immédiatement aux exactions. Mais c’est un coup de projecteur qui prévient les auteurs que nous les avons à l’œil. Après notre enquête sur les manifestations liées au mouvement Black Lives Matter, nos collègues sur place ont été invités à rencontrer des décideurs ou ont été auditionnés par le Congrès états-unien. Même si les violations se poursuivent, les résultats de nos recherches peuvent aider plus tard à demander justice pour les victimes et leurs familles. Par notre travail, nous contribuons à former de nombreux étudiants à la défense des droits humains. Ils font ainsi passer le message plus loin. Amnesty soutient également d’autres organisations dans leur utilisation des technologies les plus modernes pour lutter en faveur des droits humains.

> Les nouvelles technologies représentent-elles un danger ou un atout pour les droits humains ?

>Difficile de répondre. D’une part, les réseaux sociaux créent un certain nombre de problèmes et peuvent nuire à la démocratie. Mais d’autre part, les gens peuvent aujourd’hui dénoncer des violations des droits humains avec une caméra et un téléphone portable. Grâce aux nouvelles technologies, nous avons connaissance de crimes qui auraient été ignorés il y a quarante ans. Et la technologie est utile pour analyser de grandes quantités de données. Nous parvenons à faire des choses qui étaient impossibles autrefois. Tout bien réfléchi, je considère donc cette évolution comme positive.

Sam Dubberley dirige l’Evidence Lab d’Amnesty International. Il a mis sur pied le Digital Verification Corps. Il est également consultant en recherche au Centre pour les droits humains de l’Université d’Essex. Il a travaillé auparavant dans le journalisme.