Les protestations anti-racistes issues du mouvement Black Lives Matter ont essaimé partout dans le monde en 2020. Une problématique qui ne peut désormais plus être ignorée. ©Shutterstock/Tverdokhlib
Les protestations anti-racistes issues du mouvement Black Lives Matter ont essaimé partout dans le monde en 2020. Une problématique qui ne peut désormais plus être ignorée. ©Shutterstock/Tverdokhlib

L'engagement, moteur de changement Engagé·e pour la justice

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°103, décembre 2020
#Metoo, Grèves du climat ou militance Black Lives Matter, ces mouvements supranationaux récents ont en commun de vouloir créer une société plus juste. Ils supplantent les revendications en faveur de causes plus ponctuelles et spécifiques. Interview de Marco Giugni, professeur au Département de science politique et relations internationales et directeur de l’Institut d’études de la citoyenneté de l'Université de Genève.
> AMNESTY INTERNATIONAL : Il semblerait qu’il y ait un affaiblissement des formes traditionnelles de militantisme, notamment celles liées aux partis.

< Marco Giugni : Oui, c’est vrai. Les modalités traditionnelles d’engagement liées à la démocratie représentative sont en déclin depuis quelques décennies. Il y a eu ces trente, quarante dernières années un grand processus de changement de valeurs, qui a inclus un changement du rapport au politique, notamment chez les plus jeunes générations. On observe une insatisfaction par rapport aux canaux traditionnels de type élection et représentation. De plus, est apparue une volonté d’intervention plus participative, une aspiration à s’engager en tant qu’individu. Dans la théorie du comportement politique, on désigne cela comme le passage d’un dutiful citizen, un citoyen qui ressent le devoir de participer, d’aller voter, à un engaged citizen, un citoyen politisé, qui intervient par d’autres modalités.

> Lorsqu’on observe le militantisme post #Metoo, celui en faveur du climat, ou le mouvement Black Lives Matter, on a l’impression que la militance pour des causes progressistes prend son essor ?

< Tout à fait, mais ce n’est ni nouveau ni récent. Il y a eu d’autres mouvements par le passé, comme le mouvement qu’on a appelé les altermondialistes ou en faveur de la justice globale, éclos il y a une vingtaine d’année. Les premières manifestations en faveur de tels changements remontent même à 1968.

> Comment les médias sociaux ont-ils redessiné notre façon de s’engager, par rapport à Mai 68 ou aux mouvements altermondialistes ? 

< Les médias sociaux sont à double tranchant. Ils peuvent faciliter la mobilisation dans les premières phases, mais aussi produire des effets pervers. Les mouvements qui s’appuient uniquement sur la toile et les réseaux sociaux ne peuvent négliger la création d’infrastructures plus traditionnelles qui permettent leur survie lors des phases où la mobilisation devient plus difficile. Le risque est qu’une mobilisation via les réseaux sociaux ne perdure pas dans le temps.

> Quelles sont les caractéristiques de ces nouveaux mouvement sociaux ?

< Si on prend les Grèves pour le climat, l’une de leur caractéristique réside dans l’implication de cette toute jeune génération, auparavant invisible. Les collégien·ne·s ne s’engageaient pas dans la même mesure avec le mouvement altermondialiste, par exemple. Cet aspect démographique coïncide avec l’utilisation des réseaux sociaux. Un autre aspect est probablement que la composition sociale de ces mouvements est plus hétérogène, en âge, genre ainsi qu’en diverses autres caractéristiques sociales ; ce qui était déjà vrai pour le mouvement altermondialiste, par rapport à celui de 1968 ou aux mouvements qui ont suivi.

> Ces mouvements sont-ils en mesure d’influer sur les décisions politiques ?

< Il n’est pas facile de mesurer l’effet des mouvements sociaux. Mais si on prend les grèves pour le climat, elles ont clairement produit un impact, à commencer par le gain électoral des Verts lors des récentes élections. Ensuite, les mouvements qui génèrent une médiatisation importante ont la capacité d’influer sur l’opinion publique. Par ailleurs, l’engagement a des effets importants sur la vie personnelle de celles et ceux qui y participent. Enfin, il y a certainement des effets que l’on désigne comme culturels parce qu’ils génèrent un changement des mentalités.

> Lorsqu’on regarde la question du climat, on a pourtant l’impression que le mouvement s’essouffle, qu’il agace, et que finalement les revendications des jeunes sont ignorées. Un revers temporaire ?

< Dès qu’un mouvement important fait valoir des prises de position avec des effets désirés qui vont à l’encontre des valeurs d’autres acteurs, il faut s’attendre à des réactions de l’autre front, surtout sur des questions de société très importantes. Mais je suis optimiste. Le degré d’engagement que l’on observe dans ces mouvements est un ingrédient fondamental pour obtenir un impact.

> Que ce soit en France, aux États-Unis mais aussi, dans une moindre mesure, en Suisse, les manifestant·e·s pacifiques sont parfois victimes de répression.

<Le risque de répression est quelque chose qu’il faut toujours prendre en compte en cas de mobilisation ; la répression a toujours existé. Dans certains contextes, elle prend des formes plus musclées, mais toute personne qui organise un mouvement doit intégrer la répression et sa manière d’y répondre à sa stratégie. D’ailleurs, l’attitude plus ou moins répressive de l’État est décisive pour expliquer dans quelle mesure un mouvement peut durer. Les phénomènes de radicalisation sont aussi en partie le produit de l’attitude répressive de la part de l’État.

> On observe, cela est très clair depuis la mort de George Floyd, une convergence des mouvements qui manifestent en faveur de changements de société.

< Oui, il semblerait qu’il y ait un cycle de contestation avec une convergence des différentes mobilisations et une multiplication des processus de diffusion : un mouvement se mobilise sur un enjeu et ensuite cela stimule un autre mouvement à se mobiliser sur un autre enjeu. Par rapport aux mobilisations précédentes, le point commun de ces mouvements récents est de vouloir créer une société plus juste, plus équitable. Avant il y avait des mouvements plus ponctuels, sur des enjeux spécifiques : en faveur d’un changement législatif, de telle ou telle loi, pour l’arrêt des centrales nucléaires. Et là il y a une grande mobilisation supranationale qui a comme toile de fond la question de la démocratie et de la justice, et les valeurs fondamentales de la société.

> Il y a une fracture entre ces voix et un establishment politique qui apparaît souvent comme terriblement conservateur quand il n’est pas carrément populiste. Comment les mouvements sociaux peuvent-ils surmonter cette fracture ?

< Oui, il y a une fracture générationnelle, mais surtout une fracture entre les citoyens et la classe politique qui poursuivrait ses intérêts en étant détachée des préoccupations des individus. Cette fracture va de pair avec la perte de confiance dans le système politique et les autorités et dans le système démocratique représentatif. Le fait d’avoir une société civile vivante qui se mobilise politiquement par d’autres moyens est un premier pas pour réduire cette fracture.

> Se dirige-t-on vers une société plus progressiste ?

< On ne peut pas penser en termes de trajectoire inéluctable vers un climat plus progressiste ou plus conservateur. Tout est toujours sujet à être remis en cause, justement parce qu’il y a des personnes qui ont d’autres manières de faire de la politique et de se mobiliser. On remarque cependant des tendances. Jusqu’à récemment, on était plutôt dans une vague conservatrice, tandis qu’actuellement, la tendance semblerait être au progressisme. D’ailleurs la phase des politiciens populistes est peut-être déjà derrière nous, à moins que ce ne soit un souhait plutôt qu’une réalité (rires).