Des partisan·e·s du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, rassemblé·e·s devant l’ambassade britannique de Bruxelles, en Belgique. ©Shutterstock / Alexandros Michailidis
Des partisan·e·s du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, rassemblé·e·s devant l’ambassade britannique de Bruxelles, en Belgique. ©Shutterstock / Alexandros Michailidis

Julian Assange Un simulacre de justice

Par Virginie Roels - Article paru dans le magazine AMNESTY n°103, décembre 2020
C’est un procès historique. Celui du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, qui risque d’être extradé vers les États-Unis et d’écoper de 175 ans de prison pour avoir publié des documents secrets. Mais c’est aussi celui d’un homme dont les conditions de détention et l’état de santé sont incompatibles avec la tenue d’un procès équitable.

« Les 175 ans de prison qu’on lui promet sont une peine indigne, insupportable et contraire à l’idée que l’on peut se faire des droits de l’homme », furent les premiers mots prononcés par Éric Dupont-Moretti, actuel ministre de la Justice, lors de la conférence de presse donnée le 20 février dernier à Paris par Reporters sans frontières. Le ténor du barreau est alors l’un des avocats de Julian Assange.

Nous sommes à quelques jours de l’ouverture du procès de Julian Assange. Depuis avril 2019, le légendaire australien aux cheveux blancs est enfermé dans la prison anglaise de Belmarsh en réponse à la demande d’extradition des États-Unis. La justice britannique l’a jeté entre ces quatre murs en attendant de décider si, oui ou non, elle accède à cette demande ; c’est tout l’objet des audiences du procès en extradition. Extradé sur le sol américain, il y serait alors jugé pour intrusion dans le système informatique des États-Unis, conspiration et espionnage.

Au printemps 2010, son ONG WikiLeaks, qui revendique sa volonté de « démasquer les secrets et abus d'État », avait diffusé, avec le concours de grands journaux internationaux, plus de 750 000 documents classifiés dévoilant des informations sur les activités diplomatiques et militaires américaines. Des documents ultra sensibles dont certains avèrent des crimes de guerre commis en Afghanistan et en Irak, comme ne se prive pas de le rappeler Éric Dupont-Moretti ce jour-là : « Assange a permis la diffusion d’une vidéo : une bavure de l’armée américaine en juillet 2007 à Bagdad au cours de laquelle 18 civils, dont deux journalistes, ont été tués lors d’un raid aérien. On y voit des soldats rire ! », tonne-t-il de sa voix grave.

«L’arbitraire flagrant et soutenu dont ont fait preuve tant le pouvoir judiciaire que le gouvernement dans cette affaire laisse présager un écart alarmant par rapport à l’engagement du Royaume-Uni en faveur des droits de l’homme et de l’état de droit» Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture

Assis au premier rang, coincé entre l’œil d’une caméra et l’objectif d’un appareil photo, un homme grand et mince, tout habillé de noir, l’écoute. Le père de Julian, John Assange, a les cheveux aussi blancs que son fils. Pendant toute la conférence de presse, il arbore un sourire évasif, mélange de fierté et de peur. Il faut dire que les nouvelles sur l’état de santé de « Julian » ne sont pas bonnes. En mai 2019, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer et son équipe médicale lui ont rendu visite en cellule. Le fondateur de WikiLeaks présent « tous les symptômes typiques d'une exposition prolongée à la torture psychologique. « En novembre, son état s’est aggravé, l’expert estime alors que « sa vie est en danger ». Il en tient l’Angleterre responsable : « Julian Assange continue d'être détenu dans des conditions d’oppression, d’isolement et de surveillance non justifiées par son statut de détenu. L’arbitraire flagrant et soutenu dont ont fait preuve tant le pouvoir judiciaire que le gouvernement dans cette affaire laisse présager un écart alarmant par rapport à l’engagement du Royaume-Uni en faveur des droits de l’homme et de l’état de droit ».

Persécution politique

Il y aura plusieurs audiences. Elles débuteront en février, puis, suspendues le temps du confinement, reprendront en septembre. John Assange fera toujours le même voyage. À l’aube, il quitte le centre de Londres pour rejoindre la prison située à Thamesmead en périphérie. Dans le train qui avance aussi lentement que le soleil se lève, les vitres laissent entrevoir les murs de briques, puis des étendues de terrains vagues bientôt giflées par la pluie. Les yeux du vieil homme s’y reflètent, mais il ne regarde pas, il pense à son fils : « Belmarsh est relié au tribunal par un tunnel. C’est une prison de haute sécurité construite pour le procès de 16 terroristes, il n’y a aucune raison que Julian s’y trouve. Passer vingt-trois heures par jour en cellule est considéré comme de la torture. Mais la juge a dit donner peu de crédit aux préoccupations exprimées par le groupe de travail des Nations Unies sur les détentions arbitraires. C’est scandaleux ».

À son arrivée, une centaine de personnes venues du monde entier scande son soutien au prisonnier dans un brouhaha de colère. Il y a des anonymes et des célébrités, tou·te·s convaincu·e·s qu’en cas d’extradition, la liberté d’expression pourrait bien s’éteindre sous leurs yeux : « Ce n’est pas un délit de révéler les crimes de guerre des États-Unis, c’est dans l’intérêt de toutes et tous », souffle la styliste anglaise Vivienne Westwood. Aucun de ces manifestant·e·s n’aura accès au tribunal.

John, lui, passe le sas de contrôle et monte l’escalier pour rejoindre le balcon réservé au public. Devant la porte, un garde choisit au compte-gouttes, selon ses humeurs, la quinzaine de personnes autorisées à entrer pour assister à l’audience. Le père d’Assange se place au premier rang du balcon, plonge son regard dans le box vitré des accusé·e·s. Julian Assange entre, s’assoit sur le banc. Rasé de près, les cheveux coupés court, il est vêtu d’un costume gris pâle et d’une chemise blanche qui lui donnent l’allure d’un prêtre au teint blanc. Il lève les yeux vers le balcon.

« Je regardais son visage, je voulais voir s’il allait me sourire », confiera John.

Et il a vous a souri ».

Oui ».

L’audience débute, les angles d’attaque se dessinent. Les juristes américains venu·e·s en nombre affirment que l’Australien a conspiré contre les États-Unis. Qu’il a encouragé l’analyste militaire Chelsea Manning à pirater les ordinateurs. Qu’en diffusant ces informations, il a mis en danger des sources en Afghanistan. Cependant, à aucun moment ils ne citeront de noms ou ne donneront d’éléments circonstanciés sur ces dernières accusations. De leur côté, les avocats de Julian Assange, et en premier lieu le célèbre ancien juge Baltasar Garzón, comptent prouver que ce procès est politique. D’ailleurs, n’ont-ils pas tous deux été espionnés pour le compte des autorités américaines ? Lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, Donald Trump n’a-t-il pas proposé à Assange de le gracier s’il affirmait que la Russie n’était pas impliquée dans la fuite des milliers d’e-mails piratés du parti démocrate. Preuve que ce procès est politique.

Un état de santé «désastreux»

Un malaise parcourt la salle quand Julian Assange se lève pour parler. Pas de micro. Sa voix ne passe pas l’épaisseur des vitres, personne ne l’entend, pas même ses avocats. Ces derniers sont placés de l’autre côté des vitres, à plus d’un mètre du box, dos à lui. De sorte qu’il leur est impossible de communiquer durant toute l’audience. Au soir de la première série d’audiences, il quitte la salle, adressant un dernier regard au balcon, le poing levé. Tout le rang lui répond du même geste. « Lors d’un procès d’une telle importance, comment un homme peut-il être en état de se défendre lorsqu’il est traité de manière aussi dégradante ? s’indigne le rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, Julian a été menotté 11 fois dans la journée et a fait l’objet d’une fouille par deux fois. Le matériel que ses avocats lui avaient laissé lui a été repris à la fin de l’audience. Mais que se passe-t-il ? À quel type de procès sommes-nous en train d’assister ? ». Le lendemain, le rédacteur en chef ne pourra pas accéder à la loge du public ; le garde à l’entrée nous dira avoir « reçu des ordres » pour l’en empêcher.

«Ceux qui poursuivent Julian Assange comme un délinquant sont ceux-là mêmes qui ont commis des crimes» Baltasar Garzón, ancien juge

Suspendues pendant le confinement, les audiences ont donc repris en septembre. Pendant ces six mois, on a privé Julian Assange de tout contact : « Il est à l’isolement et depuis mars, aucun avocat n’a eu le droit de le voir », s’étonne Antoine Ney, son avocat en France. « Je ne l’ai pas revu », nous écrit quant à lui son père John : « Les visites sont désormais de quarante-cinq minutes une fois par mois. Il est interdit aux visiteurs ou à ses enfants de le toucher. Sa santé est désastreuse, il aurait besoin d’être hospitalisé après des années de torture psychologique et du handicap physique qui en résulte ».

Quelques mois plus tôt, lors d’une conférence de presse, l’ancien juge Baltasar Garzón avait déclaré : « Ceux qui poursuivent Julian Assange comme un délinquant sont ceux-là mêmes qui ont commis des crimes ». Il faut croire que l’Histoire lui donne raison. En mars dernier, la chambre d’appel de la Cour pénale internationale ouvrait une enquête pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Afghanistan. L’enquête vise l’ensemble des forces en présence dont l’armée américaine et ses services de renseignement.

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