Claudio Marinucci après sa quatorzième visite à N.I. Sequoyah à la prison d’État de San Quentin, située au nord de San Francisco. ©zvg
Claudio Marinucci après sa quatorzième visite à N.I. Sequoyah à la prison d’État de San Quentin, située au nord de San Francisco. ©zvg

L'engagement, moteur de changement Une attente inhumaine

Par Sarah Batschelet et Xenia Rivkin - Article paru dans le magazine AMNESTY n°103, décembre 2020
Cela fait bientôt 30 ans que N. I. Sequoyah a été condamné à mort aux États-Unis. Cet homme d’ascendance Cherokee attend toujours son procès en appel. L’association suisse fos*ters s’engage pour que le détenu puisse bénéficier d’une défense à la hauteur de l’enjeu.

Claudio Marinucci se souvient encore du jour où il a entendu parler pour la première fois de N. I. Sequoyah : c’était le 22 octobre 1992. « Je faisais mes valises pour San Francisco lorsque j’ai vu un reportage sur lui à la télévision. J’ai réalisé que Sequoya était incarcéré sur le lieu même que je m’apprêtais à visiter », se rappelle cet ingénieur suisse retraité, membre actif d’Amnesty International depuis 1979.

N.I. Sequoyah (né sous le nom de Billy Ray Waldon ; Sequoyah pour faire court) a été condamné en première instance à la peine capitale en février 1992 par un tribunal californien pour meurtre, viol et cambriolage, qu’il aurait perpétrés durant une courte période en décembre 1985 à San Diego. Jusque-là, le Cherokee n’était connu que comme un spécialiste de l’esperanto. Dans les années 1980, il sert dans les marines en Europe et dans le Pacifique Sud. Son épouse, la Suissesse Brigitta Sequoyah, soupçonne des intentions politiques derrière le procès fait à son mari, un défenseur des droits des peuples indigènes d’Amérique du Nord. Lorsque le verdict tombe, elle cherche à alerter l’opinion publique ; en Suisse, le magazine d’Amnesty International consacre un article à Sequoyah. Près de 29 ans plus tard, celui-ci est malheureusement toujours incarcéré dans la prison d’État de San Quentin, en Californie, et attend son procès en appel. A-t-il vraiment commis les crimes dont on l’accuse ? « Je ne peux pas prouver son innocence », reconnaît Claudio Marinucci. « Il est cependant indéniable que s’il a perdu son procès, c’est parce qu’il s’est défendu lui-même devant le tribunal sans avoir les connaissances en matière juridiques pour le faire de manière convaincante. Le procureur, qui n’avait ni preuve forensique ni motif, a bâti toute son accusation sur des biens volés trouvés dans la voiture de Sequoyah et sur des témoignages peu fiables ».

Un réseau mondial

Interpelé par ce cas, Claudio Marinucci rencontre Brigitta Sequoyah et fonde avec d’autres bénévoles l’organisation fos*ters (friends of sequoyah * team research switzerland), afin de défendre les droits du condamné. Fos*ters collabore avec des institutions humanitaires et réussit à convaincre des décideurs d’examiner le cas de Sequoyah avec un œil critique.

Alors que les démarches n’avancent plus et que Claudio est tenté d’abandonner, il rencontre lors de ses vacances sur l’île d’Elbe un avocat britannique qui le met en contact avec une organisation de défense des droits humains mondialement renommée, le Bar Human Rights Committee (BHRC). Dans la foulée, l’organisation californienne Human Rights Advocates (HRA) entre en jeu.

Philip Sapsford de BHRC s’est révélé être une personne clé pour soutenir le combat de fos*ters. Durant plusieurs années, il fut l’unique avocat à visiter Sequoyah. Il présente son cas à Connie de la Vega, professeure de droit à l’Université de San Francisco. fos*ters peut compter sur la coopération de l’Office of the State Public Defender, une institution étatique qui défend gratuitement les condamné·e·s à mort devant la cour d’appel. Elle dépose un recours auprès du tribunal californien compétent en novembre 2012. La décision ne devrait pas être rendue avant 2023, plus de 30 ans après la condamnation à mort en première instance. Sequoyah n’a en rien contribué à ce délai qui s’éternise. Le tribunal a fait preuve de négligence dans la conduite du dossier, traité successivement par plusieurs avocats commis d’office, et la ville de San Diego a elle-même reconnu une gestion déficiente après avoir égaré plusieurs pièces essentielles au procès.

Le «phénomène du couloir de la mort»

L’exécution sans cesse ajournée, les nombreuses années passées sous la menace du verdict fatal et les conditions très dures qui règnent dans le couloir de la mort ont des répercussions physiques et psychiques sur les détenus. Le phénomène du couloir de la mort soulève un questionnement juridique sur la constitutionnalité de la peine de mort : lorsqu’elle a été précédée d’une attente aussi longue dans un cadre pénitentiaire aussi éprouvant, elle constitue une peine cruelle et inhumaine, argumentent certaines organisations de défense des droits humains.

Au fil des années, la santé de Sequoyah et son état psychologique se sont détériorés. De plus en plus souvent en proie à des idées délirantes, il manifeste une profonde méfiance envers ses plus proches soutiens. Il semble pourtant qu’une amélioration se dessine. « En octobre 2019, je l’ai vu pour la quatorzième fois » raconte Claudio Marinucci. Chaque visite exige de nombreuses formalités, et se trouver face à un condamné à mort à San Quentin n’est pas chose facile. «Lors de la première rencontre, j’étais à deux doigts de m’évanouir. Elle a eu lieu dans une grande pièce aux côtés de nombreux détenus et de leurs visiteurs. Lors de ma dernière visite, Sequoyah semblait plus détendu. Je pense qu’il a trouvé une forme de sérénité dans la situation qui est la sienne.» En cette période de pandémie, Marinucci ignore quand il pourra de nouveau se rendre à San Quentin.

Une étape décisive

En février 2007, la professeure Connie de la Vega a porté le cas de Sequoyah devant la commission inter-américaine des droits humains. En 2020, celle-ci s’est finalement penchée sur le dossier et a rendu sa décision — en faveur du condamné. Elle a estimé que le droit de Sequoyah à être jugé sans retard n’avait pas été respecté ; elle a en outre conclu que les États-Unis avaient violé plusieurs de ses droits, dont le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité, mais aussi les droits à un procès équitable, à une voie de recours, à une protection contre l’arbitraire et à une procédure régulière. La commission a recommandé aux États-Unis de commuer la peine de mort en une peine de prison, et propose un moratoire sur toutes les exécutions sur l’ensemble du territoire états-unien. La décision de la commission interaméricaine des droits humains constitue une étape décisive pour que le couloir de la mort soit reconnu comme un traitement inhumain et contraire à la dignité. Un signe d’espoir non seulement pour Sequoyah, mais pour beaucoup d’autres condamné·e·s à mort aux États-Unis.

Les auteures

Sarah Batschelet est membre de fos*ters.

Xenia Rivkin est avocate. Elle est membre de l’Ordre des avocats de Genève et de sa Commission pour l’abolition de la peine de mort. Elle a siégé de 2011 à 2015 au comité d’Amnesty Suisse.