©Ambroise Héritier
©Ambroise Héritier

Espace fiction Lise et Eliseu

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
Il était beau Eliseu. Grand, un visage aux traits doux, des yeux bruns qui tournaient au miel selon la luminosité, et une peau noire. Pas une peau d’ébène comme beaucoup de Noirs d’Afrique, mais une peau métissée. Quand elle l’avait rencontré, Lise s’était souvenue de ce que lui avait expliqué un jour son professeur de français au gymnase: «une fille qui a étudié ne peut pas faire sa vie avec un ouvrier, une telle union n’a aucune chance de durer».

Elle ne se rappelait plus du contexte dans lequel l’enseignant avait prononcé cette sentence : s’il avait déploré cet état de fait ou cité des statistiques censées corroborer son propos. Elle se souvenait seulement avec précision de cette phrase. Eliseu travaillait comme déménageur, et donnait des cours de kizomba en région lausannoise. Il n’avait pas de titre de séjour en règle. Lise s’était dit qu’il aurait été encore moins bien classé dans le propos de son professeur que l’ouvrier qu’il avait dénigré.

La jeune femme venait de terminer une thèse en anthropologie. Elle n’avait pas trouvé de poste dans le corps enseignant universitaire, mais la Haute école de Suisse occidentale lui avait ouvert ses portes pour une charge d’enseignement et un mandat de recherche. C’était moins prestigieux que l’université, mais elle avait flairé des possibilités de se faire embaucher comme professeure titulaire dans ce secteur de l’éducation tertiaire que cantons et Confédération dotaient de moyens.

Elle avait une conscience limpide de la distance sociale qui existait entre la personne qu’elle était devenue à travers ses longues études universitaires et Eliseu. Mais elle ne put s’empêcher de s’en approcher. Avec lui, elle retrouvait le type de lien qu’elle avait toujours entretenu avec sa mère. Un lien centré autour des besoins et des tâches du quotidien, les légumes qu’on épluche, qu’on écosse ou qu’on lave, les discussions sur tout et rien, sans aucune référence intellectuelle ou politique, les éclats de rire et les échanges dans des moments ou des lieux qui ne préparent pas à cela. Les essayages d’habits dans le couloir de l’appartement, les fous rires pendant les courses à la Migros et chez Denner, les ongles qu’elles se faisaient ensemble sur le balcon, les discussions dans la cuisine (jamais dans le salon qui devait rester parfaitement ordré et propre, et dont on ne devait abîmer le canapé en cuir) pendant qu’un repas se préparait ou une fois que la table était débarrassée. Une spontanéité délivrée de codes, de références intellectuelles, de calculs. Cette spontanéité l’avait fait souffrir, lorsqu’elle se muait en impulsivité. Lise détestait l’incapacité de sa mère à se contrôler, sa propension à s’énerver et à crier pour un rien, celle de les critiquer, son père, elle ou sa sœur, ou de déjuger les membres de la famille de son père, jamais la sienne, sans aucune forme de loyauté, sans droiture. Mais c’est aussi cette spontanéité qui lui plaisait le plus chez sa mère, ce qui l’attachait irrémédiablement à elle. Cette manière de dire tout ce qui lui passait par la tête, sans aucun filtre rationnel, moral ou mondain.

Avec Eliseu, elle pouvait vivre cette part d’elle qu’elle laissait émerger au contact de sa famille. Avec lui, elle restait dans une spontanéité, sans avoir à faire la démonstration de sa personnalité intellectuelle. Elle avait vu son appartement ordré, ses habits pliés, empilés avec soin, sa salle de bain impeccablement nettoyée. Ça lui avait donné la certitude qu’il saurait la seconder pour élever un enfant et tenir un foyer. À ses bras, elle avait le sentiment d’être entièrement elle, de ne pas devoir jouer un personnage d’intellectuelle qu’elle ne se considérait pas être. Elle était simplement cette fille qui goûtait à la matière académique et se retrouvait telle qu’elle l’avait toujours été, telle qu’elle était vraiment, aux côtés d’Eliseu.

Avant de le rencontrer déjà, Lise passait l’entier de son temps libre dans les cercles africains, angolais et brésiliens. Elle y pratiquait toute une série danses importées sur l’arc lémanique à travers une diaspora éparse : danses sénégalaises, à commencer par le sabar, guinéennes, burkinabaises et camerounaises, qui lui rappelaient certaines danses brésiliennes en raison des mouvements de buste. Elle ne se lassait pas d’observer la richesse de ces danses, la beauté et l’amplitude de certains de leurs mouvements, bien qu’elles dépassent rarement le stade du folklore. Elle songeait qu’elles seraient une source inépuisable d’inspiration pour des chorégraphes ambitieux. Elle songeait que, mêlées aux techniques de danse classique et contemporaine, étirées par ces techniques et multipliées dans des corps de ballets, elles donneraient vie à des créations époustouflantes. Alvin Ailey le faisait déjà dans une certaine mesure, créant ses ballets à partir d’éléments de la culture afro-américaine. Mais il y avait encore toute l’Afrique noire à mêler auxtechniques de danse occidentales.

Samedi soir, zone industrielle de la ceinture genevoise. Lorsque Lise emprunte les escaliers en fer extérieurs du bâtiment d’entrepôt sommaire en taule rouge, elle se demande à quelle sorte de fête Eliseu a bien pu l’amener. Une fois à l’intérieur, leurs pas résonnent sur les parois métalliques d’un couloir qui lui semble interminable. Elle entre avec appréhension dans l’espace emménagé en disco. Derrière le bar qui baigne dans une lumière violacée, elle reconnaît Jacinto. Des grappes de personnes sont attablées autour de petites tables rondes. Eliseu et elle s’asseyent au côté d’un homme et d’une femme capverdiens. Boissons gazeuses, bières et bavardages. Lise observe l’atmosphère qui se dégage de l’endroit. Les habits et les bijoux des femmes, jeans serrés, tops scintillants ou échancrés, amples boucles d’oreilles créoles ou baroques, les quelques couples qui déjà tournoient dans une lumière jaunâtre au son des passadas. Jacinto est le premier qui l’invite à danser. Il lui faut quelques instants pour s’ajuster à ses mouvements. Une fois qu’elle y parvient, elle ferme les yeux pour mieux s’imprégner des rythmes et des sons suaves de la danse. Après quelques minutes, elle a la sensation de glisser légèrement au-dessus du sol, dans une dimension qui n’est plus tout à fait terrestre. Il n’y a plus que les lumières colorées dans le noir de la salle, cette musique si sucrée, et elle au-dessus de la piste de danse. Elle ouvre les yeux quelques instants pour chercher Eliseu des yeux et lui sourire.

À côté de son immersion dans les mondes lusophones et africains, Lise dispensait ses enseignements à la Haute école tout en montant un travail de recherche sur l’intégration des principales communautés étrangères dans les centres urbains de Suisse. Toutes les études sur l’intégration étaient conçues pour mesurer l’intégration des immigrés en fonction de différents paramètres, emploi, formation, naturalisation. Mais ce qu’il aurait fallu étudier, observait-elle, ce n’était pas comment les communautés étrangères s’intégraient aux modes de vie de la région, mais plutôt ce qu’elles lui apportaient. Car au fond c’était aussi grâce à ces communautés que l’Europe s’ouvrait et se colorait d’apports nouveaux. Les langues se transformaient, absorbant des néologismes et même des erreurs syntaxiques propres aux communautés étrangères. Les mœurs évoluaient, car si n’importe quelle fille pouvait désormais se faire épiler le bikini en forme de ticket de métro, c’était bien qu’on en avait importé la pratique. Bien sûr, la mondialisation des échanges, la facilité d’accès à des voyages lointains contribuaient à ce que ces mêmes filles du Gros-de-Vaud se trémoussent désormais les hanches comme il était plus courant de le voir faire sous d’autres cieux. Mais la présence de différentes populations étrangères renforçait ce processus. Longtemps, les rencontres des immigrés italiens, espagnols et portugais, étaient demeurées cantonnées à des lieux clos et souvent méconnus du reste de la population. À présent, les rencontres communautaires se multipliaient. Elles se déployaient dans les salles de quartier, des restaurants et des espaces publics ouverts au reste de la population. Bien plus qu’avant, des Suisses s’y mêlaient, adoptant les pratiques culinaires, les musiques, certains vêtements, les manières de les porter, les bijoux et coupes de cheveux propres à ces communautés, par curiosité, attrait, ou sans même s’en rendre compte.

Lorsqu’elle était tombée enceinte, Lise s’était demandé ce qu’elle ressentirait pour l’enfant une fois qu’il serait là, mais elle avait avancé confiante vers cet inconnu. Elle avait aimé Yara dès qu’elle avait dressé sa tête chevelue entre ses jambes. Elle était belle au premier instant, débordante de chair et de douceur. Oui, Lise avait été folle d’amour pour elle dès qu’on l’avait posée sur son sein. Fière comme jamais elle ne l’avait été de sa vie, ivre de bonheur. Un bonheur invraisemblable, qui la faisait entrer dans des fous rires d’incrédulité quand elle regardait l’enfant. Un bonheur intense qu’elle avait senti Eliseu partager avec elle. Très vite, Eliseu avait demandé à Lise si elle voulait un deuxième enfant. Elle avait acquiescé, sans hésiter. Parce que sa fille était la plus belle chose qui lui soit arrivée, et parce que la possibilité de faire un autre enfant ne se représenterait peut-être plus. Très vite, beaucoup plus vite qu’elle ne se l’était imaginé, un deuxième enfant était né. Tiago, un garçon, aux yeux et à la peau aussi foncés que ceux de sa sœur et dont le visage n’était que sourire. Pendant quelques mois, Lise ne pensa qu’à se reposer, à dormir, à nourrir ce garçon qui venait de naître, à respirer sa douceur, son odeur, à le regarder sourire. Comme pour ne laisser s’échapper aucun des instants si fugaces qui la liait au nourrisson. Et pour oublier, le temps de ce sourire, les responsabilités qui désormais pesaient sur elle.

 ***

Lise dépose son sac à dos bleu qui contient les sandwichs et les thermos de thé au pied de la bâtisse de pierre où ils ont coutume de s’arrêter, pendant que Yara et Tiago fabriquent un banc avec leurs skis pour se protéger de l’humidité de la neige. Elle et les enfants sont montés avec le train qui part à 8h50 de Lausanne ; ils ont d’abord skié sur la piste du Jaman, puis quand la neige s’est ramollie, ils se sont lancés sur celle du Diable. Pour la première fois, Tiago et Yara sont partis devant Lise. Yara en tête, Tiago juste après. Jusqu’à présent, c’est Lise qui skiait devant eux pour indiquer aux enfants les passages propices ou ceux qu’il fallait éviter sur ce tronçon de hors-piste dont ils guettent chaque année les jours où il est praticable. Ce jour-là, elle décide que ses enfants sont capables de s’élancer sans qu’elle ne leur serve de guide. Tous trois glissent sur la neige incroyablement poudreuse tout en goûtant au paysage qui s’étend devant eux, cette vue improbable sur le grand lac alors qu’ils dévalent une pente de plus de 800 mètres de dénivelé. Ils sont descendus dans un même un élan, un même rythme, goûtant ensemble au plaisir de se frayer un passage entre roches et forêt.

Quand Lise regarde en direction de la gare de Caux, il lui semble apercevoir la silhouette d’Eliseu. Quelques instants plus tard, elle le voit distinctement qui marche vers l’endroit où elle et les enfants se sont installés. Comme il le fait depuis toujours, il s’adresse à elle en français et aux enfants en portugais, tout en déposant des cuisses de poulet grillées froides, des oranges et des boissons gazeuses là où Lise a disposé le pique-nique. Les enfants l’invitent à s’asseoir auprès d’eux.

–C’était comment cette fois la piste de Diable ?

–Génial, répondent Tiago et Yara en cœur. On était devant, maman a skié derrière nous !

–C’est vrai Lise, fait Eliseu en se tournant vers elle ?

Elle ne répond pas tout de suite. Elle voit soudain défiler des bribes de sa vie depuis que les enfants sont nés. Sa nomination comme professeure à la Haute école, les travaux de recherche qu’elle a dû produire dans le cadre de son mandat. Des travaux consacrés à l’intégration des immigrés qu’elle a continué à écrire en recensant les indicateurs d’intégration des communautés étrangères dans son pays. Non pas qu’elle se soit convaincue de la pertinence de travailler selon cet angle, mais pour donner le tour. Pour digérer les mille tâches et l’attention permanente que requéraient ses enfants, pour avoir le temps de préparer ses cours et publier un nombre suffisant d’études. Pour asseoir sa légitimité professionnelle. Mais maintenant que les enfants étaient capables de skier devant elle sur la piste du Diable, elle se consacrerait à faire évoluer l’approche de ses travaux. Oui, à présent elle était en mesure d’entreprendre et de mener à son terme cette grande recherche qui s’articulerait autour du paradigme des apports des communautés étrangères à son pays.

Juste avant qu’elle ne réponde à Eliseu, cette phrase prononcée il y a si longtemps par son professeur de français remonte soudain à son esprit : une fille qui a étudié ne peut pas faire sa vie avec un ouvrier. Elle esquisse un sourire moqueur tout en secouant la tête.

–Lise, à quoi tu penses ? demande Eliseu en souriant.

–Oh, à rien ! Oui, c’est vrai, ils ont skié devant moi !