Kaziwa Raim (à gauche) et Fayiza Cissé sont amies de longue date. © Kaziwa Raim
Kaziwa Raim (à gauche) et Fayiza Cissé sont amies de longue date. © Kaziwa Raim

Interview Culturelle Porte-parole des oubliées

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
Il pique (souvent), dérange (parfois), bouscule nos préjugés (toujours) et, surtout, donne le micro à ces voix ignorées du débat public. Le podcast L’InConfortable, des deux Fribourgeoises et amies Kaziwa Raim et Fayiza Cissé met les femmes racisées et leurs vécus sur le devant de la scène.
À la lecture du descriptif de votre podcast, on pense tout de suite à Kiffe ta race, animé par les Françaises Rokhaya Diallo et Grace Ly. Pourquoi une version suisse ?

Kaziwa Raim : J’ai adoré ce podcast qui a montré que mes réflexions sur le racisme étaient légitimes. Ces thématiques sont encore trop peu abordées en Suisse. Il y a un réel besoin que les femmes racisées prennent la parole pour dire qu’ici aussi, le racisme systémique existe, même si c’est encore très tabou et, dès lors, difficile à dénoncer.

Fayiza Cissé : Il existe entre la France et la Suisse certaines différences évidentes. Nous n’avons pas le même passé colonial. Comme la Suisse n’a pas activement participé à la colonisation de l’Afrique, on serait de facto moins concerné·e·s. Il y a une tendance à voir la Suisse comme plus exemplaire que d’autres pays tels que la France ou la Belgique, et donc qu’il n’y aurait pas matière à discuter.

Quel a été le déclic ?

KR: Les milieux militants féministes en Suisse sont encore très blancs. Nous l’avons encore constaté lors de la Grève des femmes en 2019. Nous avons participé à plusieurs réunions où nous étions les seules personnes racisées, et où nous ne nous sommes pas senties suffisamment représentées. Ou plutôt, le féminisme blanc ne se sent pas concerné par nos préoccupations particulières. Pendant le confinement de mars 2020, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose de concret. Ce podcast est né d’une volonté de porter des thématiques à la fois féministes et antiracistes, encore trop invisibilisées du débat public et souvent maladroitement abordées par les journalistes sur le devant de la scène médiatique.

L’InConfortable est-il destiné à un public de niche ou, au contraire, une large audience ?

KR: Notre but est double : visibiliser la parole des femmes racisées afin qu’elles se reconnaissent dans les problématiques abordées, et, deuxièmement, sensibiliser les personnes blanches et les inviter à être des alliées. La révolution, on ne pourra pas la faire seules. Si des personnes blanches peuvent utiliser leurs privilèges pour amplifier nos voix dans les débats, c’est tant mieux.

FC: J’ajouterais même que notre podcast est d’utilité publique : nous vivons dans une communauté diversifiée. Que l’on soit du « bon » ou du « mauvais » côté, nous sommes toutes et tous concerné·e·s.

Le racisme prend diverses formes. Quelles sont les problématiques spécifiquement rencontrées par les femmes ?

KR: Les femmes racisées rencontrent une double discrimination, de genre et de race. Elles sont, par exemple, davantage concernées par le travail précaire (ménages, garde d’enfants, etc.), sur lequel s’est d’ailleurs construite l’émancipation des femmes blanches.

FC: Une autre problématique fréquemment rencontrée par les femmes racisées, et à laquelle un épisode est consacré, est notre fétichisation. On te veut car tu es noire, arabe, asiatique. Cela pourrait passer pour de de la discrimination positive mais on nous réduit à des objets, non seulement pour notre genre, mais également pour notre couleur de peau. Cela a un gros impact sur la construction de notre identité. En ne prenant pas en compte les spécificités de chacune, le courant féministe « mainstream » est encore trop réducteur. Les individus doivent être considérés dans leur diversité.

Vous dites dans l’épisode d’introduction qu’il est essentiel de connaître sa catégorie sociale pour mieux revendiquer ses droits.

KR: Il est à mes yeux, en effet, extrêmement important de comprendre où est notre place sociale. Pas celle que l’on mérite, mais celle que l’on a de fait. Le genre, la classe sociale, la race, l’identité et l’orientation sexuelle sont des dimensions déterminantes dans le pouvoir que l’on détient au sein de la société. Si on comprend d’où l’on part, on peut mieux savoir où l’on va et comment on y va, et de quel outil on dispose.

FC: Savoir que l’on n’est pas seule, pouvoir dire « j’existe » pour ne plus subir sa condition. Il est essentiel de mettre un visage, une identité sur ce que l’on revendique.

L’InConfortable, par Kaziwa Raim et Fayiza Cissé, 2020, disponible sur les plateformes d’écoute, ainsi que sur Youtube, instagram et Facebook.