Noémi Michel ©Aline Bovard Rudaz
Noémi Michel ©Aline Bovard Rudaz

Antiracisme: le tournant Écoutez-nous

Par Carole Scheidegger et Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
Quatre personnes afro-descendantes partagent leurs réflexions sur le racisme en Suisse, tout en esquissant les enjeux actuels autour de cette question.

«Un débat public et politique est essentiel» Rispa Stephen

© Sabine Rock «On m’assure souvent qu’il n’y a pas de racisme en Suisse, ou qu’il est uniquement le fait de groupuscules d’extrême droite. Lorsque je dis que nous vivons dans un système raciste et discriminatoire et que nous en portons la marque, cela suscite souvent des réactions enflammées. Car qui souhaite être taxé·e de raciste ? Il ne s’agit pourtant pas de ça, et nous devons sortir de ce schéma bourreau et victime. La Suisse doit enfin se poser ouvertement la question du racisme structurel et institutionnel, de la discrimination et du rôle qu’elle a pu assumer par le passé. Interrogeons-nous au sujet du colonialisme, de la traite des esclaves, des pratiques missionnaires. Je suis convaincue que cela contribuerait à la déconstruction des attitudes racistes et discriminatoires dans ce pays.

La plupart du temps, le racisme se manifeste de façon très subtile, ce qui rend d’autant plus difficile d’en parler et de le dénoncer. À Zurich, lorsque je sors le soir dans le 4e arrondissement, il arrive qu’on m’aborde en me demandant « combien ? ». Je me suis entendu dire en public « sale tête de nègre » et « retourne d’où tu viens ». Lorsque j’ai voulu interpeller la personne qui avait proféré ces insultes, j’ai récolté un coup de coude ; personne n’a bronché. Enfant, on se moquait de moi en m’appelant “tête de n…”. Je ne comprends pas qu’il y ait des gens qui persistent à nommer ainsi cette friandise. Pour les personnes de couleur, cela n’évoque que des souvenirs blessants.

Nous avons toutes et tous des privilèges, certain·e·s plus que d’autres. La différence, pour la majorité blanche, c’est qu’elle n’est jamais confrontée au racisme. Elle a le choix de s’y intéresser ou pas. Ce privilège a pour conséquence qu’elle ne s’inquiète jamais lorsqu’une voiture de police passe à proximité et qu’elle n’est pas discriminée sur son apparence quand elle cherche un appartement ou un travail. Le mouvement Black Lives Matter a mis tout cela en lumière, tout comme les nombreuses personnes qui s’engagent depuis longtemps contre le racisme à travers différents projets.

J’ai fondé le Black Film Festival Zurich en 2019 avec deux autres femmes. Nous voulons offrir une plateforme aux cinéastes noir·e·s et rendre accessibles les œuvres du Black Cinema. À l’écran, les personnes de couleur continuent à être cantonnées dans des rôles qui véhiculent des représentations stéréotypées, colonialistes et discriminatoires. Elles n’en tirent aucun profit, au contraire, cela ne fait que renforcer les clichés. Nous souhaitons créer un autre cinéma qui mette en scène des personnages beaucoup plus différenciés. En 2020, le festival a malheureusement été annulé en raison du coronavirus. Cette année, nous espérons qu’il se déroulera comme prévu du 28 au 30 mai.

Ce que je souhaite de la part de la majorité blanche, c’est qu’elle se pose davantage la question du racisme, et qu’elle essaie de voir le monde à travers notre perspective. J’aimerais qu’une vaste discussion soit menée au niveau social et politique sur le racisme structurel et institutionnel, sur les discriminations, mais aussi sur le rôle que la Suisse a joué à certains moments de son histoire. Elle n’est pas et n’a jamais été neutre !»

«Utilisez vos privilèges pour porter notre voix» Licia Chery

© Aline Bovard Rudaz «La grande différence qu’il existe entre mon fils et moi, à son âge, réside dans la diversité. Aujourd’hui, il est rare, à Genève, de se trouver être la seule personne racisée de toute une école. Plus jeune, c’est pourtant ce que j’ai vécu. On ne se rend pas tout de suite compte que l’on est différente. Ce sont les autres élèves qui, au fil du temps, nous font remarquer que l’on est noire. Le racisme est subtil : c’est être détestée au premier regard, être perçue comme de la mauvaise graine sans même que l’on nous connaisse. Mon livre Tichéri a les cheveux crépus parle justement de ces micro-agressions qui, mises bout à bout, sont extrêmement pesantes au quotidien. Il s’adresse aux parents et aux enfants. Ces derniers comprennent très vite, lorsqu’on leur explique les choses, contrairement à certains adultes avec lesquels je me suis époumonée. La prise de conscience passera par l’éducation et la représentation : depuis l’été 2020, je suis l’animatrice de C’est ma question sur la RTS et, de fait, la première présentatrice TV noire sur cette chaîne suisse. Pourtant, enfant, je ne m’étais jamais imaginée une seule seconde faire un jour partie du paysage médiatique suisse. C’était une non-option. Si les commentaires sur ma page Facebook ne sont pas clairement racistes, on m’a, en revanche, reproché de « rire trop fort », d’être trop pétulante. J’y vois beaucoup de comment ose-t-elle ? Non seulement je suis noire, je passe à la TV, mais en plus je me permets de prendre toute la place. Il ne faut pas oublier que pour certain·e·s, ma seule couleur de peau est une provocation. Heureusement, à l’inverse, je reçois énormément de messages positifs de personnes racisées, ou non, et de mamans qui me remercient car cela permet à leurs enfants de rêver.

La question du racisme reste compliquée à aborder en Suisse : on entend régulièrement que l’« on n’est pas aux États-Unis ». Les gens ont beaucoup de mal à comprendre cette question d’héritage et de pensée collective qui se transmet de génération en génération. J’ai essuyé des « mais toi tu n’as pas été esclave ». Ils ne se rendent pas compte de la manière dont « les Noir·e·s » sont perçu·e·s partout dans le monde, et de l’impact de cette perception sur les personnes racisées. De ce que cela signifie de vivre dans une société qui ne comprend pas l’étendue de la problématique. Je me souviens de ce psychiatre à qui j’avais raconté que, plus jeune, mon père m’avait dit « tu es une femme et tu es noire dans un monde d’hommes blancs. Dans tout ce que tu feras, tu devras te battre deux fois plus. À note égale, ce n’est pas toi que l’on choisira ». Il m’avait répondu : « pas très sympa votre papa ».

Rappeler que le racisme existe, c’est renvoyer les Blancs à une réalité qu’ils n’ont pas envie de regarder. Cela relève du domaine de l’inconscient : ce n’est pas parce que nous n’avez pas d’intention raciste que vos propos en sont exempts. Si on peut se réjouir que la vague Black Lives Matter ait mis en exergue certaines réalités, le chemin reste encore long : comme pour le mouvement #MeToo, une partie des personnes concernées vont oser parler, une autre partie va prendre conscience de l’ampleur du problème, et finalement, il y a ceux qui crient que c’est exagéré et qu’on ne peut plus rien dire.

Tant que certaines personnes blanches n’auront pas conscience que le racisme ne vient pas de nous mais d’elles, les choses ne changeront jamais. Les entreprises, institutions, le gouvernement martèlent régulièrement qu’il faut lutter contre le racisme ; très bien, mais engagez des personnes issues de la diversité ! On veut des institutions avec des femmes, des personnes transgenres, racisées, handicapées, bref, à l’image de notre société. Et si je devais donner un conseil à celles et ceux qui souhaitent être de meilleures allié·e·s, ce serait : demandez-nous ce que vous pouvez faire. Ne donnez pas toujours votre avis : écoutez-nous, tout simplement ! Et, au lieu de rejeter l’existence d’un « privilège blanc », utilisez-le pour porter notre voix.

Je reste une éternelle optimiste : je suis le plus grand rêve de mes ancêtres esclaves. Je peux marcher dans la rue librement, je n’appartiens à personne.»

«Tu viens d’où ?» Denis Sorie

© Eleni Kougionis «Les manifestations de Black Lives Matter m’ont beaucoup appris. J’ai réfléchi aux incidents vécus par le passé. Par exemple, quand j’ai été contrôlé deux fois par la police en l’espace de deux semaines.

J’ai été socialisé plutôt comme un « Blanc », j’ai grandi à Bâle auprès une mère « blanche ». Mais quand je rencontre de nouvelles personnes, il est fréquent qu’elles commencent par me parler en Hochdeutsch (« bon » allemand) ou en anglais. Ce qui est blessant, c’est lorsqu’elles poursuivent la conversation dans l’une de ces langues alors que je leur ai répondu en suisse allemand. Je suis sûr que la plupart ne pensent pas à mal. Mais ça devient énervant parce que ça arrive tout le temps. Pareil avec la question « Tu viens d’où ? ». Je l’entends tellement souvent que je finis par avoir l’impression de ne pas être vraiment chez moi ici. Bien sûr, tout dépend du contexte. Si quelqu’un que je connais à peine me demande d’où je viens et veut en savoir plus quand je lui dis « Bâle », je trouve cela vexant. Si c’est une amie proche, c’est évidemment différent.

Le langage est très important pour moi. Je crois qu’en l’utilisant de manière plus consciente, on contribue à changer les choses. Le travail de sensibilisation est essentiel à mes yeux. Je m’engage avec Amnesty International et Opération Libero pour une société libérale et équitable, pour les droits humains, la liberté, la diversité. Pour moi, cela implique que tous les êtres humains sont libres et égaux en dignité et en droits. Mais j’ai décidé de ne pas me vouer exclusivement à la lutte contre le racisme, car je souhaite que les personnes de couleur soient aussi représentées dans des domaines qui n’ont strictement rien à voir avec le fait que les gens soient blancs ou noirs.

On reproche parfois à Black Lives Matter de trop mettre l’accent sur la couleur de la peau et d’aggraver ainsi les divisions au sein de la société. À mon avis, lorsqu’on veut dénoncer un problème, il faut commencer par le nommer. Dans un monde idéal, on n’accorderait aucune importance à la couleur de la peau et à l’origine, mais nous n’en sommes pas encore là. Un exemple : depuis 2014, en plus de mon passeport suisse, je possède celui de Sierra Leone, le pays de mon père. Lorsque je postule quelque part, je me demande toujours s’il est sage ou non de mentionner que j’ai également la nationalité de ce pays, dans l’éventualité où cela pourrait me desservir. Je ne pense pas être le seul à être taraudé par ce genre de questions.

Ce que je souhaite de mes concitoyen·ne·s « blanc·he·s », c’est qu’ils ou elles écoutent et essaient de reconnaître ce qui ne va pas, même si à première vue ils et elles ont l’impression qu’il n’y a aucun problème. J’ai de la peine à comprendre que certaines personnes puissent douter de l’existence du racisme en Suisse. Accepter la validité de points de vue autres que le sien serait déjà un premier pas vers un monde sans racisme.»

«Lutter, c’est revisiter son passé» Noémi Michel

© Aline Bovard Rudaz «La rencontre avec ces affiches s’est faite sur le chemin de mon bureau de l’Université de Genève, à l’automne 2012, alors que je terminais ma thèse portant sur la manière dont les mots et les images présents dans l’espace public reproduisaient le racisme. Ces affiches représentaient deux politiciens de l’UDC, Oskar Freysinger et Christoph Blocher, “transformés” en migrants dans le cadre d’une campagne d’Amnesty Suisse contre le durcissement de l’asile. Si j’étais alignée avec les objectifs politiques de l’organisation, j’ai été choquée qu’elle utilise une tradition visuelle raciste, le blackface [soit le fait, pour des Blancs ou les Blanches de se grimer le visage en noir et, souvent, de porter une perruque afro, ndlr], pour une campagne de communication. Choquée que des procédés marketing se fassent sur le dos de celles et ceux qui, en Suisse, voyaient leurs traits instrumentalisés dans le but de créer un discours provocateur. Amnesty avait eu du mal à entendre la critique que je leur avais adressée avec un groupe de chercheurs et chercheuses. Dans un article récent, je reviens sur cette difficulté pour les organisations et acteurs progressistes à admettre qu’ils peuvent produire du racisme, que ce dernier n’est pas uniquement le fait de groupes d’extrême droite ou populistes. L’antiracisme, pour être efficace, ne peut se contenter de simples déclarations de type “le racisme c’est mal”, ou d’adopter une charte pour changer les choses. Le secteur humanitaire continue de reproduire une culture visuelle créant une frontière entre les autres “racialement différents” à qui apporter de l’aide, et un “nous”, avec en fond cette idée d’innocence et de bienveillance. Reconnaître le racisme reviendrait pour des organisations telles qu’Amnesty à accepter de se remettre en question, à tomber dans une forme d’inconfort.

Lutter contre le racisme passe par une réflexion sur son passé. La Suisse reste encore fortement frappée d’“amnésie coloniale”. On célèbre Henry Dunant, qui a certes fondé la Croix-Rouge, mais qui est aussi à l’origine d’une société coloniale. On oublie que notre pays s’est aligné sur la culture coloniale des grandes nations européennes au XIXe siècle, et qu’on y trouvait des “zoos humains” jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette idée de la Suisse qui a apporté la tradition humanitaire au reste du monde fait intrinsèquement partie de l’ADN de notre pays. Mais une collectivité ne peut pas regarder uniquement ce qui est lumineux ; c’est aussi son devoir de se pencher sur les versants plus sombres de son histoire. Ce passé résonne encore dans le présent, il est à la source du racisme contemporain.

J’ai grandi dans une famille politisée qui m’a transmis une culture de la libération, notamment via des récits antiesclavagistes et anticolonialistes haïtiens transmis par mon père. Ces derniers sont rarement considérés comme enrichissants pour notre culture démocratique en Suisse. Pourtant, à mes yeux, la lutte contre l’esclavagisme et le colonialisme est essentielle pour concevoir ce que sont les droits humains. Mon travail intellectuel valorise la richesse de savoirs qui restent peu connus ici. Au collège déjà, le fait que l’on étudiait uniquement la littérature française, et non francophone, me questionnait. Je ne me retrouvais pas dans cette vision restreinte et eurocentrée. Cela ne correspondait pas à mon rapport au monde, hérité de mes deux parents immigrés, et partagé par mes ami·e·s de la Genève multiculturelle. C’est plus tard, à l’université, que j’ai découvert le champ des études postcoloniales ainsi que des penseurs tels que Frantz Fanon et Aimé Césaire, depuis toujours dans la bibliothèque de mes parents.

J’ai activement participé à la ré-intensification du mouvement Black Lives Matter l’été dernier ; c’était vital en tant que personne afro-descendante. Mes frères, mes cousins, mes aînés aux États-Unis et en Europe vivent le profilage racial au quotidien. Militer pour l’antiracisme est une part importante de ma vie, et le mouvement pour les vies noires (toutes les vies noires : queer, trans y compris), qui existe ici depuis plusieurs années, permet de me rattacher à la beauté de la lutte pour la libération noire. Pour me rappeler que l’on est du côté de la vie.»