Chaque personne que nous rencontrons dans la vie quotidienne, nous la rangeons dans un des tiroirs de notre tête. © MIA Studio / shutterstock.com
Chaque personne que nous rencontrons dans la vie quotidienne, nous la rangeons dans un des tiroirs de notre tête. © MIA Studio / shutterstock.com

Antiracisme: le tournant Que dit la psychologie sociale

Par Pascal Wagner-Egger, chercheur à l'Université de Fribourg - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
La discrimination et le racisme découlent-ils d'un fonctionnement « normal » de l'esprit humain ? C’est la question à laquelle tente de répondre la psychologie sociale. Cette science explore les racines psychologiques et sociales du racisme, et la manière dont elles déterminent notre comportement, mais aussi comment on peut contrecarrer ce mécanisme.

Le racisme débute via un phénomène banal et quotidien : celui de la catégorisation, c’est-à-dire, lorsque nous classons les personnes dans des catégories. Un phénomène inévitable, car sans catégorisation, notre cerveau ne pourrait tout simplement pas traiter toutes les informations qu'il reçoit de son environnement. La catégorisation sociale, relative à des personnes, consiste à percevoir moins de différences qu'il n’en existe réellement entre les personnes placées dans une même catégorie, et, au contraire, plus de différences entre les personnes de catégories distinctes. Les stéréotypes sont ainsi une extension de ces catégorisations sociales, auxquelles nous ajoutons des traits de personnalité. Les stéréotypes, s'ils peuvent parfois avoir un fond de vérité, sont pour la plupart exagérés, voire faux et construits socialement via un processus de socialisation. Par ailleurs, notons que le recours aux stéréotypes est un signe de paresse mentale (elle augmente, par exemple, lorsque nous avons moins de temps pour juger quelqu'un). Les stéréotypes sont malheureusement très difficiles à corriger, les contre-exemples étant souvent interprétés comme des exceptions, quand bien même elles sont nombreuses. Et ils ont la vicieuse tendance à se réaliser du simple fait que l’on y croit, même s'ils sont faux.

Le biais de favoritisme

De nombreuses études en psychologie sociale ont montré qu'en séparant des personnes qui ne se connaissent pas en deux groupes, la plupart d'entre elles, sans même interagir, ont tendance à favoriser les membres de leur groupe en leur attribuant par exemple plus de points. De même, nous avons tendance à avoir plus de stéréotypes négatifs envers les exogroupes (soit les groupes auxquels nous n’appartenons pas) qu’envers nos endogroupes (les groupes auxquels nous appartenons). Les groupes dominants dans la hiérarchie sociale font de surcroît preuve de davantage de discrimination envers les groupes situés plus bas dans la hiérarchie sociale qui vont, de leur côté, intérioriser cette discrimination. Un biais qui s'observe à tous les niveaux : rivalité entre quartiers d'une ville, villages voisins, villes voisines, régions voisines, pays voisins, etc.

Racisme traditionnel vs racisme moderne

Pour en venir à la question du racisme, nous définissons généralement en psychologie sociale le racisme « traditionnel » comme un rejet des exogroupes vus comme menaçants, qui s’appuie sur des croyances d’infériorité génétique de ces groupes. Deux sous-dimensions liées ont été identifiées : « menace et rejet » (p.ex. l'affirmation que « Les X appartiennent à une race moins douée que les Y »), et la sous-dimension « intimité » (refus d'avoir des contacts intimes dans la vie personnelle, la famille, au travail, etc., avec ces individus). Cette définition renvoie aux processus décrits plus haut (catégorisation sociale, stéréotypes et biais de favoritisme), mais s’y ajoute de surcroît l'idée d'essentialisme, soit l’attribution d’une propriété ou d’un mécanisme sous-jacent aux catégories, une « essence » (comme le "sang", les "gènes", etc.). Toutefois, une baisse de l'adhésion à ce racisme traditionnel a été observée dans les sondages depuis la fin du siècle passé.

Les psychologues sociaux se sont posé la question de savoir si cette diminution était due à une réelle régression du racisme ou, au moins en partie, à l'adoption de lois anti-racistes aux États-Unis et dans certains pays d'Europe dans les années 60 (90 pour la Suisse). Dans cette optique, de nouvelles formes de racisme dites « modernes » ont été identifiées. Elles ont en commun d'être plus difficiles à détecter, à la fois pour soi et pour autrui, sont plus indirectes et plus subtiles. Il a toutefois été démontré que ces nouveaux mécanismes relèvent bel et bien de la discrimination : (1) Le racisme symbolique renvoie à la dissimulation du racisme aux yeux des autres — la fameuse formule « Je ne suis pas raciste, mais… » — en considérant par exemple que les revendications actuelles des Noir·e·s aux États-Unis ne sont pas justifiées. (2) L’ambivalence-amplification décrit plutôt la coexistence de sentiments positifs et négatifs chez les mêmes individus, activés selon le contexte : dans un contexte de compétition, les sentiments négatifs racistes seront mobilisés, mais pas dans un contexte d'entraide humanitaire, par exemple. (3) Le racisme aversif est lui une dissimulation du racisme à soi-même, une forme de racisme inconsciente, qui fait que les attitudes négatives ne sont exprimées que si elles peuvent être attribuées à un autre facteur (par exemple à l'embauche, on peut attribuer une discrimination apparente à un présumé manque de compétences). (4) Le racisme régressif postule que les idées égalitaires modernes seraient battues en brèche par des situations stressantes, qui feraient alors régresser les individus vers des comportements de discrimination. (5) Le racisme subtil se caractérise par l'exagération des différences culturelles entre le groupe d'appartenance et les minorités ethniques discriminées, la défense des valeurs traditionnelles de son pays contre les coutumes étrangères, et l'attribution d'émotions positives au seul groupe d'appartenance « je n’ai pas davantage d’animosité envers les X que les Y, mais j'apprécie plus les Y que les X »). (6) Enfin, le racisme masqué a été observé chez les gens qui, dans les sondages, nient l'existence du racisme dans leur pays.

Ce survol du racisme et de ses antécédents en psychologie sociale nous montre combien les bases psychologiques et sociales du racisme sont profondément ancrées dans nos façons de penser et de se comporter au quotidien. Tous ces mécanismes (catégorisation sociale, stéréotypes et biais de favoritisme) sont les constituants du racisme issu du fonctionnement « normal » de notre psychologie et de la vie en société. Toutefois, ne versons pas dans le fatalisme ou le pessimisme : même si ces processus sont longs et difficiles à modifier, les recherches montrent également que nous pouvons, par l'éducation et la réflexion consciente, combattre ces biais. En apprenant l'existence de ces processus, nous pouvons consciemment les inhiber, lutter contre eux dans nos raisonnements quotidiens, et inciter nos semblables à faire de même par la sensibilisation. En effet, si la connaissance des stéréotypes et leurs effets implicites peuvent être mesurés chez tout le monde ou presque, le racisme — traditionnel et moderne — diminue par exemple à mesure que l'on se déplace vers la gauche de l'échiquier politique. De même, une éducation autoritaire peut accroître les préjugés. Le racisme, s'il est difficile d'y échapper complètement, n'est donc pas une fatalité.

Cet article est une version revue et raccourcie d’un article plus long paru dans la revue « Tangram ». Les références scientifiques sont disponibles sur demande à l’adresse pascal.wagner@unifr.ch.