Les relations entre la presse et les forces de l’ordre sont de plus en plus tendues depuis 2018, année qui marque les débuts du mouvement des Gilets jaunes. Ici, lors de la manifestation du 1er Mai 2019, à Paris. ©Shutterstock / Alexandros Michailidis
Les relations entre la presse et les forces de l’ordre sont de plus en plus tendues depuis 2018, année qui marque les débuts du mouvement des Gilets jaunes. Ici, lors de la manifestation du 1er Mai 2019, à Paris. ©Shutterstock / Alexandros Michailidis

Violences policières Reporters, nouvelle cible policière

Par Emilie Mathys - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
Auparavant victimes collatérales, les professionnel·le·s des médias qui couvrent les manifestations sont aujourd’hui la cible délibérée de violences policières. À partir de l’exemple français, analyse d’un phénomène en hausse, expression d’une situation politique et sociale tendue.

Tirs de LBD 40, coups de matraque, destruction de matériel, interpellations ou arrestations arbitraires : couvrir des rassemblements s’apparente pour les journalistes de terrain à s’aventurer dans des zones à risques. Des zones qui ne se trouvent pas seulement au Mexique, en Iran ou au Bélarus, comme on pourrait s’y attendre[1], mais aussi en France ou aux États-Unis. Des violences qui ne sont pas le fait de protestataires virulent·e·s, mais de forces de l’ordre dont le rôle est de s’assurer du bon déroulement des manifestations. Si les dérapages des forces de l’ordre ne sont pas un phénomène récent (Amnesty France travaille dessus depuis 2005), les violences ciblant sciemment les médias sont répertoriées par l’organisation depuis 2016, soit à compter des manifestations contre la loi Travail, dans un pays alors en plein état d’urgence. Un phénomène en hausse[2] partout dans le monde et plus particulièrement depuis 2018 pour le cas de la France, année qui marque les débuts du mouvement social des Gilets jaunes.  

Une guerre des images

Porter un gilet siglé presse ou brandir sa carte de journaliste n’est désormais plus un gage de protection, comme en témoigne le cas d’Élodie[3], une photojournaliste basée à Paris. Cette dernière a été touchée à trois reprises ces deux dernières années, lors de rassemblements des Gilets jaunes et de la Marche des libertés, par des tirs de LBD 40, à la cuisse, à la hanche et au bras. Elle en porte encore des cicatrices. « J’étais à chaque fois munie d’un casque et d’un brassard avec le sigle presse bien visible. J’adopte toujours des codes vestimentaires qui me permettent de me différencier des manifestants » précise-t-elle. « Les photojournalistes ressemblent aujourd’hui à des cosmonautes ». « Lorsque j’ai débuté, je m’équipais d’un sac et d’un appareil photo » se souvient pour sa part Guillaume Herbaut, également photojournaliste pour la presse française. « Aujourd’hui, je suis obligé de prendre un casque, des lunettes et un masque de protection contre le gaz lacrymogène. C’est n’importe quoi ». S’il est parfois difficile de dire dans le feu de l’action si les forces de l’ordre ont sciemment ciblé un·e journaliste présent·e, le cas de Guillaume Herbaut est emblématique de ce changement de paradigme dans la manière de traiter les médias. Reporter à l’international, le photojournaliste a l’habitude des lieux dits « compliqués », des territoires en guerre. « J’ai été confronté à la violence, mais je n’ai jamais eu aucun problème » souligne le professionnel qui a notamment couvert la révolution ukrainienne de 2014. « Je connais les règles. Quand il y a une manifestation, je me mets sur le côté pour ne pas entraver la police dans son travail ». Le 23 novembre dernier, Guillaume Herbaut se rend Place de la République pour photographier un campement de migrant·e·s. Alors qu’il se retrouve plus tard seul dans une rue après avoir suivi une manifestation sauvage, des policiers de la BAC passent par là. L’un d’entre eux lui envoie alors une grenade entre les jambes. « Je ne comprends toujours pas. J’étais seul, ils étaient une dizaine. Je ne représentais aucune menace, et rien ne pouvait faire penser que j’étais un casseur étant donné que je portais mon brassard presse». Il reçoit pour toute réponse «vous n’aviez rien à faire là».

Comment expliquer de tels actes envers des professionnels exerçant en toute légalité ? Si les raisons sont diverses, pour Nicolas Krameyer, responsable du programme Libertés à Amnesty France, « l’enjeu majeur actuellement se trouve dans la bataille des images et la maîtrise de l’information ». Il ajoute : « On observe une multiplication des reporters dits « citoyens », les gens sont toujours plus nombreux à photographier et filmer pendant les rassemblements. Sans compter que tout se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux. Il devient dès lors beaucoup plus difficile pour le gouvernement de taire ou de masquer les bavures policières ». Un contrôle de l’image que le gouvernement français tente de reprendre notamment via le projet extrêmement controversé de loi « Sécurité globale », dont l’article 24[4] a pour but de mieux protéger les forces de l'ordre en cas de diffusion d'images les concernant. « C’est grave pour une démocratie si on ne peut plus photographier les forces de l’ordre et leurs agissements », s’inquiète Guillaume Herbaut.

Signal d’alarme

Rappelons-le, le droit de chercher, recevoir et communiquer des informations est un élément fondamental du droit à la liberté d'expression. « Il est essentiel que les forces de l’ordre reconnaissent cette liberté et ne l’entravent pas » souligne Élodie, la reporter d’images brutalisée à plusieurs reprises. Les risques élevés que courent les journalistes lors de manifestations pourraient amener ces derniers à s’approcher de moins en moins du cœur de l’action. Certain·e·s viennent déjà accompagné·e·s de personnes pour assurer leur sécurité. « Ces agressions ont été traumatisantes et déstabilisantes. C’est ma vocation qui a été remise en cause », reconnaît Élodie.

« Nous sommes extrêmement inquiets de ces attaques à l’encontre de la presse. Elles s’inscrivent dans un contexte plus général de régression des libertés publiques observé en France depuis plusieurs années » commente de Nicolas Krameyer. De son côté, le secrétaire général de Reporters sans frontières suisse (RSF) Denis Masmejan y voit un signal d’alarme. « Ces manifestations ne se produisent pas par hasard, leur intensité et la réplique policière non plus. Elles sont plus généralement l’expression d’une situation politique tendue, d’une grande fragilité sociale ».

Si RSF Suisse travaille sur un guide des bonnes pratiques destiné aux forces de l’ordre, du côté de la France, Amnesty International admet que le dialogue est encore compliqué. L’organisation dénonce un usage disproportionné de la force par une police suréquipée avec des armes de guerre, vendues dans l’opinion publique comme étant extrêmement précises. « En manifestation, on a l’impression d’être entouré d’une armée de robocops. En découle une déshumanisation totale de la relation police et population ». Une démesure dans le maintien de l’ordre sur lequel tout le monde s’accorde et qui découlerait avant tout d’une stratégie politique. Les deux photojournalistes agressés arbitrairement ont déposé plainte via Reporters sans Frontières. Aucune suite n’a été donnée pour le moment.

[1] https://rsf-ch.ch/50-journalistes-tues-en-2020-dont-plus-des-deux-tiers-dans-des-pays-en-paix/

[2] Intitulé Sécurité des journalistes couvrant des manifestations - Préserver la liberté de la presse en période de troubles civils, le rapport de l’UNESCO souligne une tendance plus large à l'utilisation illégale de la force par la police et les forces de sécurité au cours des cinq dernières années dans le monde.

[3] Prénom d’emprunt

[4] L’article 24 a été considéré par le Conseil de l’Europe comme une « atteinte à la liberté d’expression ».