Les protestations contre le gouvernement actuel et la corruption qui gangrène le Liban ont secoué le pays dès janvier 2020. Ici, à Beyrouth, la capitale. ©Shutterstock/Hiba Al Kallas
Les protestations contre le gouvernement actuel et la corruption qui gangrène le Liban ont secoué le pays dès janvier 2020. Ici, à Beyrouth, la capitale. ©Shutterstock/Hiba Al Kallas

Liban Un système à l’agonie

Par Aurélie Carton - Article paru dans le magazine AMNESTY n°104, mars 2021
Un mouvement inédit au pays du Cèdre s’est soulevé contre la classe politique et pour la fin du système clientéliste. Mais la répression et une spirale de crises ont ébranlé la contestation. Analyse du politiste Ziad Majed.
> AMNESTY Il y a un an, un mouvement de contestation (thawra) revendiquait le départ d'une classe politique corrompue. Où en est ce soulèvement ?

< Ziad Majed Le soulèvement a été freiné par la succession des crises. Dès le début, en octobre 2019, les manifestant·e·s et les activistes ont dû faire face à une contre-révolution, orchestrée par le puissant parti du Hezbollah1. Celui-ci les a accusé·e·s d’être des « agent·e·s de l’extérieur » avant que ses hommes  ̶  et ceux de son allié, le mouvement Amal  ̶  ne les attaquent à Beyrouth, Tyr, Nabatiyeh et Kfar Remmane (Sud). Ensuite, la crise financière et économique a désespéré les gens. Avec la dévaluation de la livre libanaise à partir de novembre 2019, et la crise des banques bloquant les comptes en dollars des épargnant·e·s, le pouvoir d’achat a été considérablement affaibli. Le taux de chômage, déjà élevé, a augmenté, dépassant les 40%, et plus de la moitié des Libanais·e·s ont basculé dans la pauvreté. Une partie de la population loyale aux forces politiques qui gouvernent le pays a considéré que le soulèvement avait une part de responsabilité dans cet effondrement. Mais les contestataires, eux, accusent l’élite politique corrompue, le système en place et les banques de les avoir volés. On estime, par exemple, qu’entre 7 et 9 milliards de dollars sont sortis du pays, depuis octobre 2019, au moment où tout mouvement des capitaux devait être gelé, grâce à des complicités entre banquiers et politiques2.

> Le pays a aussi été touché par la crise sanitaire…

< Oui, et les hôpitaux ne sont pas suffisamment équipés. D’autant qu’avec la crise économique, certains établissements cessent d’importer du matériel médical et des médicaments car ils ne peuvent tout simplement plus payer : 81% de ce que consomment les Libanais·e·s vient de l’étranger, payé en devises étrangères. Quant au confinement, il a touché de plein fouet les nombreux journaliers qui n’ont plus de revenus. La crise sanitaire a ainsi modifié la configuration de la contestation : il s’agissait davantage d’une rébellion de survie et moins d’une exigence de démocratisation. De son côté, le gouvernement reprenait le contrôle, car quand on obéit à un confinement, on se soumet à l’autorité du pouvoir, même si par ailleurs, on ne le considère pas comme légitime.

Enfin le 4 août dernier, l’explosion dans le port de Beyrouth3 a ravagé une partie de la ville. J’ai rarement vu un événement aussi dévastateur, pas seulement à cause des destructions physiques, mais de l’impact psychologique sur les habitant·e·s, menacé·e·s dans leur vie, à domicile. Depuis, les départs du pays sont massifs : des milliers de Libanais·e·s ont pris le chemin de l’exil, dont bien sûr des activistes. Pour la majorité d’entre eux, si la capitale explose et que rien n’ébranle ceux qui dirigent le pays, c’est que le changement est presque impossible.

> La crise économique, sanitaire, et l’explosion dans le port de Beyrouth ont renforcé les mécontentements. Mais le système politique résiste. Comment expliquer sa résilience ?

< Il ne faut pas confondre la classe politique, au pouvoir depuis les années 1990, et le système. La classe politique est résiliente, le système beaucoup moins. Il est rigide, mais fragile, et n’a jamais assuré la stabilité du pays. Le Liban a connu un conflit en 1958, une guerre civile entre 1975 et 1990, a vécu sous l’hégémonie syrienne entre 1990 et 2005, et depuis, les crises se succèdent. À chaque fois qu’il y a des élections présidentielles depuis 1988 on constate de sérieux problèmes et, depuis 2005, il faut attendre des mois, voire un an, pour former un gouvernement. Donc le système est à l’agonie, mais la classe politique résiste, grâce au confessionalisme, au clientélisme qu’elle a mis en place, et grâce au Hezbollah qui a décidé de la protéger.

> Ce système est-il coulé dans le marbre institutionnel ou juste une pratique politique ?

< Ce système, qu’on qualifie de « consociativiste », se base sur la philosophie de la démocratie consensuelle, qui existe dans des sociétés segmentées sur le plan ethnique, linguistique, religieux… comme en Suisse, en Belgique, en Bosnie ou en Irlande du Nord. Au Liban, la division est confessionnelle : dès 1926, sous le mandat français, la Constitution a réparti le pouvoir entre les différentes communautés religieuses [officiellement 18 aujourd’hui, ndlr], déjà autonomes sous l’Empire ottoman. Mais ce système devait être dépassé une fois établie la citoyenneté libanaise. Sauf que ce temporaire dure toujours.

Depuis la fin de la guerre, les ténors au pouvoir ne sont pas tous très populaires, mais ils disposent de l’ensemble des leviers : l’État, l’administration, les réseaux de clientélisme, le budget national, les alliances avec les banques et les milieux d’affaires, le soutien des acteurs régionaux (la Syrie jusqu’en 2005 puis l’Iran et l’Arabie saoudite) ainsi que trente ans de monopolisation de la représentation politique.

> Cette répartition du pouvoir entre communautés est pointée du doigt comme une des causes du marasme dans lequel s’enfonce le Liban…

< Oui, mais on ne peut pas changer ce système sans modifier la conception de la politique et la définition de l’intérêt public. Il ne s’agit pas seulement de réformer la législation ou de modifier la Constitution, bien que cela soit nécessaire. Il y a aujourd’hui comme un cancer qui touche à la fois l’administration, le statut personnel, la conception du pouvoir, l’organisation politique, les élections dans toutes les institutions. Un exemple parmi d’autres : un concours devait sélectionner six fonctionnaires. Les lauréats étaient, par pure coïncidence, tous musulmans. Le concours a été annulé, les responsables politiques ont ensuite négocié pour organiser un autre concours afin de choisir trois musulmans et trois chrétiens.

Parlons du statut personnel. Au Liban, le mariage civil n’existe pas. Beaucoup de couples mixtes vont convoler civilement à Chypre. Mais en cas de divorce, leur contrat de mariage doit suivre la loi chypriote ou les lois communautaires libanaises selon la confession des époux ! C’est aussi un enjeu financier pour les dignitaires religieux : impossible de divorcer si on est catholique ou maronite, certains préfèrent changer de confession et payent des pots-de-vin pour prouver la « sincérité » de leurs conversions ou accélérer les procédures. Même chose chez les musulman·e·s, s’agissant des demandes de divorces par les femmes, difficilement accordées si les hommes ne sont pas d’accord. Le système facilite ainsi la corruption. D’où l’acharnement des responsables religieux à lutter contre une loi civile qui les priverait d’un pouvoir, d’une manne de négociations et de contrats juteux.

> Qu’est-ce qui peut transcender le communautarisme ?

< Une partie de la nouvelle génération, qui refuse le logiciel confessionnel ! Celles et ceux, nés bien après la fin de la guerre civile. Les gens de mon âge parlent encore, par exemple, de Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest, conformément à la terminologie de la guerre, ces jeunes, eux, n’ont plus de telles références. Ils ne réclament pas seulement l’édification d’un État civil comme les activistes d’autrefois, mais un État laïc. Et parler de ça au Liban, ce n’est pas seulement libérer l’espace politique de la représentation communautaire, c’est aussi remettre en question les statuts familiaux (le mariage, le divorce, l’héritage…) que nous venons d’évoquer, gérés par 15 lois différentes, en fonction de l’appartenance confessionnelle. C’est remettre en cause des discriminations intrinsèques à ces lois comme celles qui, pour l’heure, interdit à une Libanaise de transmettre sa nationalité à ses enfants si son mari est étranger…

> Est-ce que certaines institutions peuvent symboliser une « nation » libanaise ?

< Des universités, des écoles, des hôpitaux, des syndicats et des associations professionnelles ou culturelles, juridiques ou de femmes transcendent les divisions communautaires. Théoriquement, les municipalités, seules institutions où l’on ne vote pas selon des quotas confessionnels, incarnent aussi la volonté citoyenne de gérer les espaces publics. L’armée peut être également considérée comme une institution nationale qui a préservé son unité. Ce qui inquiète, par contre, c’est à la fois les rôles politiques que ses chefs commencent de plus en plus à jouer, et les pratiques violentes de ses troupes lors de la répression des manifestants. L’armée libanaise maintient un relatif équilibre confessionnel dans ses rangs. Mais elle est moins équipée que le Hezbollah qui, au sein de la communauté chiite, possède en plus des hôpitaux, écoles, mouvements de scouts, médias et dispensaires, une « force militaire » disciplinée, lourdement armée et impliquée depuis 2012 dans le conflit syrien. Ce Hezbollah conserve une certaine légitimité populaire, liée à l’aura de sa résistance contre Israël même si, depuis 2006, il n’y a pas eu d’affrontements dans le sud du pays. Nous pouvons dire ainsi qu’il est difficile de trouver une solution durable et une stabilité au Liban sans cet acteur que nul ne peut désarmer, et qu’il est encore plus difficile de trouver une solution avec lui, puisqu’il refuse tout changement tant que l’Iran, son sponsor, ne l’approuve pas.

> Quels sont les acquis de ce soulèvement populaire ?

< De nouvelles associations ont émergé, des plateformes se mettent en place pour élaborer le discours politique et rédiger les revendications. Des médias alternatifs ont de plus en plus d’audience comme Mégaphone. Dans un autre domaine, lors des dernières élections au sein de l’université libano-américaine, à Beyrouth et à Byblos, les indépendants ont gagné 100 % des sièges face à une alliance des formations politiques traditionnelles. Ce sont des indicateurs. Et c’est le candidat indépendant, Melhem Khalaf, soutenu par le soulèvement populaire, qui a été élu bâtonnier de l'Ordre des avocats de Beyrouth contre le candidat des principales formations politiques. D’autres scrutins au sein des puissants syndicats d’architectes et d’ingénieurs pourraient également s’avérer intéressants pour défier les autorités qui violent les lois d’urbanisme. Reste à cristalliser politiquement ces acquis.

1/ Milice et parti politique chiites libanais fondés en 1982 avec l'aide de l'Iran.

2/ En avril 2020, le Premier ministre libanais Hassan Diab a accusé la banque centrale d’avoir facilité la fuite de 5,7 milliards de dollars. D’autres politiques, ont évoqué des chiffres arrivant jusqu’à 10 milliards. Les économistes eux, avancent des estimations se situant entre les deux.

3/ L’incurie des autorités a été dénoncée après l'explosion de 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium, stockées « sans mesures de précaution ». Bilan : plus de 200 morts, 6 000 blessés et 300 000 sans-abris.