La police et le personnel médico-légal travaillent sur la scène de crime où un journaliste a été enlevé en juin 2019, à Boca del Río, dans l’État de Veracruz, au Mexique. Le professionnel des médias a été enlevé à son domicile par des hommes armés, selon le Réseau des journalistes de Veracruz. © Keystone / AP photo/Felix Marquez
La police et le personnel médico-légal travaillent sur la scène de crime où un journaliste a été enlevé en juin 2019, à Boca del Río, dans l’État de Veracruz, au Mexique. Le professionnel des médias a été enlevé à son domicile par des hommes armés, selon le Réseau des journalistes de Veracruz. © Keystone / AP photo/Felix Marquez

Mexique Journalistes : morts en série

Par Diego Calmard - Article paru dans le magazine AMNESTY n°105, juin 2021
Dans un pays miné par la collusion entre narcotrafiquants et responsables politiques, le décompte macabre des journalistes assassiné·e·s ne cesse de s’alourdir. Le confinement n’a pas ralenti le rythme de ces crimes, dont 92 % restent impunis.

Griselda Triana évite de passer, seule, le portail de la Casa Citlaltépetl, cette grande maison d’un quartier bobo ombragé de la capitale mexicaine. À travers la grille, elle adresse un signe de main. Pour dire au revoir, pour dire merci aussi. Voilà trois ans que Griselda a fui Culiacán, capitale de l’État du Sinaloa. Et la Casa Citlaltépetl, refuge pour journalistes, est devenue son lieu de travail, de recueillement. Le reste du temps, la journaliste le passe recluse dans un appartement secret, de peur d’être localisée.

Son mari Javier Valdez a été tué froidement par une chaude après-midi de mai 2017, alors qu’il sortait de cette maison. Le journaliste avait pourtant été prévenue par le cartel de Sinaloa : grenades, mise sur écoute, surveillance. Autant d’avertissements des barons de la drogue, exaspérés par les enquêtes Malayerba (mauvaise herbe, en français), publiées par Javier Valdez dans l’hebdomadaire Ríodoce. Y figurait le nom de Dámaso López Serrano, alias «El Mini Lic », surnom hérité de son père, El Licenciado, grand parrain du cartel de Sinaloa.

Au Mexique, un·e journaliste est tué·e chaque mois, depuis dix ans, avec un pic en 2020 puisque 20 d’entre eux et elles ont ainsi perdu la vie. Tou·te·s des reporters locaux. Parfois portés disparus, leurs corps attendent d’être retrouvés. « C’est l’un des rares pays où ces crimes augmentent, constate Jan-Albert Hootsen, correspondant néerlandais basé depuis douze ans au Mexique, et représentant du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) dans ce pays. Quand ce ne sont pas des personnalités politiques qui menacent les reporters, ce sont les groupes criminels ». Selon Hootsen, les politiques des États [le Mexique est une fédération, ndlr] sont inefficaces et les critiques du président López Obrador ont mis de l’huile sur le feu. « Lors de ses conférences de presse quotidiennes, il dénonce certains articles ou des couvertures de magazines, citant même directement leurs auteurs. C’est dangereux pour la liberté de la presse ». Dangereux pour leur liberté, comme pour leur vie.

Enquêtes bâclées, complicités politiques

Sur le site internet de Ríodoce, la rubrique Malayerba existe encore. En haut à droite, le visage de Javier Valdez, regard acéré derrière ses lunettes et tête surmontée d’un chapeau. Et le sinistre décompte des jours d’impunité depuis sa mort. « À partir de février 2017 et son interview de Damaso Lopez Serrano [narcotrafiquant du cartel de Sinaloa, ndlr], la situation est devenue stressante, se remémore Griselda. Mais Javier n’a jamais voulu partir de Culiacán… ». L’affaire Javier Valdez est tristement emblématique de la condition des journalistes au Mexique. Reporter aguerri, reconnu, il était celui qu’allaient voir ses collègues qui débarquaient en reportage dans le Sinaloa. « Maintenant, je prends chaque sollicitation comme une tribune afin d’exiger justice. Je le fais aussi pour les autres familles de victimes qui ne peuvent se faire entendre », confie son épouse.

Dans ce pays, près de 90 % des crimes contre les professionnel·le·s de la presse restent impunis.

Dans ce pays, près de 90 % des crimes contre les professionnel·le·s de la presse restent impunis. « Avec des enquêtes bâclées, les autorités sont aussi responsables. L’impunité est la règle au Mexique », où la probabilité qu’un délit soit élucidé est de 1,3 %, selon l’organisme Impunidad Cero (Impunité Zéro). À cela s’ajoute une corruption qui gangrène les institutions : le pays occupe le 130e rang des pays les plus corrompus au monde d’après l’agence Transparency, le pire de l’OCDE. Au Mexique, cartels et élus locaux font régner leur loi ; la violence, qui a atteint le record de plus de 40 000 homicides en 2020, et favorisent également cet environnement hostile.

En février 2019, deux des trois auteurs du meurtre de Javier ont été reconnus coupables. Heriberto Picos Barraza, alias El Koala, a écopé d’une peine de quatorze ans et huit mois de prison. Peine absurde, selon Grizelda Triana : « Je ne conçois pas l’idée que, dans quelques années, il sera dehors. Comme épouse et mère d’orphelins, ma peine sera plus longue que la sienne. Pourquoi ? Oui, pourquoi un assassin a-t-il le droit de sortir dans la rue, faire sa vie, comme si rien ne s’était passé ? » Griselda regarde longuement vers le sol. « Au Mexique, la vie d’un·e journaliste ne vaut rien ».

Être journaliste au Mexique n’est pas une sinécure, encore moins dans le Sinaloa. Demeurer sans cesse sur ses gardes, l’oreille tendue, le regard aux aguets : un mode de vie. Ce métier nécessite d’effectuer des stages dignes des plus grands survivalistes. « On a montré à nos enfants comment réagir en cas de rafales de balles », lâche Griselda.

À Ríodoce, la vie n’a plus jamais été la même après ce mois de mai 2017 : Ismael Bojórquez, ancien compagnon de route de Javier Valdez, son frère de plume avant même la création de l’hebdomadaire, fréquente rarement les bars et ne sort plus avec ses enfants. « On nous a installé un “bouton d’urgence” à la rédaction en cas de problème. Mais on ne l’a jamais utilisé ». Les gardes du corps ? « On a refusé. De toute façon, ici, s’ils veulent tuer, ils tuent. Alors je préfère qu’ils m’enlèvent la vie plutôt qu’ils touchent à ma famille ».

Les zones de silence

Les reporters assassiné·e·s ou disparu·e·s sont issu·e·s de la presse locale, dans des régions où les politiques et les narcos font bon ménage. « Non seulement l’État n’aime pas la presse incisive, mais la corruption est la norme ». Ismael raconte : « Le gouverneur précédent, Mario López Valdez, a conclu un accord avec le cartel de Sinaloa, en lutte avec le cartel Beltrán Leyva ». Le rédacteur en chef de Ríodoce parle de « zones de silence ». Ainsi, dans les États du Veracruz ou du Tamaulipas, selon Ismael, « les médias ne publient rien sans l’autorisation du cartel principal ». Il se souvient d’une journée de travail en 2005 : « Les gens du cartel ont tiré des rafales à la kalachnikov sur les locaux ». Les pressions, les menaces et les agressions poussent les médias à traiter d’autres sujets.  L’autocensure est parfois un moyen de survie. « Même si Javier disait que se censurer, c’est devenir complice », confie Griselda.

Comment punir le commanditaire du meurtre, Dámaso López Serrano, fils d’un capo du cartel du Sinaloa, incarcéré aux États-Unis ? « Ils doivent l’extrader pour qu’il vienne payer ici son crime et pourrir en prison », exige Ismael. Mais la marge de manœuvre de la FEADLE, juridiction chargée de diriger et superviser les enquêtes des crimes commis contre l’exercice du droit à l’information, est limitée. Les affaires sont d’abord traitées par les juridictions au niveau des États et non du procureur général de la République. « Et si la FEADLE * a peu de moyens, alors imaginez les procureurs des États ! »

Jan-Albert Hootsen comme Griselda, est sceptique sur la volonté politique de protéger davantage et mieux les journalistes. « Avec le nouveau président Andrés Manuel López Obrador élu en 2018, les changements n’ont pas été si importants. Les organes dédiés à leur protection et à l’application de la justice sont les mêmes et dysfonctionnent : manque d’argent, de formation des agents, etc. ». Alors ce comité essaye de pallier ce manque avec ses propres moyens. « Un camarade au Veracruz, dont on ne peut citer le nom, et dont la mère a été assassinée, reçoit notre aide depuis l’été 2020. Garde du corps, bouton d’urgence… On les assiste aussi juridiquement pour monter un dossier devant la justice. Surtout, nous avons alerté les autorités de l’État pour que les journalistes menacés bénéficient d’une attention plus particulière », détaille Hootsen, chargé de rédiger des rapports sur les violations et de plaider en faveur de la liberté de la presse auprès des États.

«C’est impensable qu’après dix ou douze ans, les familles n’aient pas encore trouvé les corps des leurs. Tous méritent de l’attention au même titre que Javier et Miroslava Breach»

Ne pas abandonner

Griselda, elle, s’est rapprochée d’organisations comme l’Initiative Globale contre la Criminalité Transnationale Organisée et Reporters sans frontières. Ce travail lui a permis de comprendre l’abandon dans lequel se trouvaient les familles, dont beaucoup ne se battent même plus, « C’est impensable qu’après dix ou douze ans, les familles n’aient pas encore trouvé les corps des leurs. Tous méritent de l’attention au même titre que Javier et Miroslava Breach », autre reporter connue à avoir été tuée. À la Casa Citlaltépetl, Griselda dispense ses ateliers de défense avec les familles : les gestes qui sauvent en cas d’attaque, se cacher derrière un meuble… « Ça m’a fait mal, car Javier aussi avait suivi des cours… Mais quand ils veulent te tuer, ils te tuent ». Griselda et ses deux enfants ont pensé quitter le Mexique, mais ils se sont résignés. Pas l’envie, pas la force. Abandonner l’enquête, tout lâcher et repartir à zéro ? « Parfois, j’y songe. Mais quand je vois les avancées, comme la peine reçue par El Koala, ça donne envie de continuer. Parfois, j’ai des idées noires. La dépression, elle te mine, tu sais… C’est dur de rester à la maison quand on a passé sa vie à travailler à l’extérieur au contact des gens ».

Une aile de la Casa Citlaltépetl a été transformée en salle de lecture et porte le nom de Javier Valdez. Griselda y a entreposé la collection de livres de son mari. Sur les étagères, une bouteille de whisky, une casquette du club de foot des Pumas de l’université de Mexico, les lunettes et le chapeau de Javier. Elle relève une manche pour montrer un tatouage. « Ce sont quatre canards ». Trois dans une mare, un autre qui a déjà pris son envol : Javier. « Quand mes enfants étaient petits, on passait le week-end au bord de la rivière à Culiacán avec Javier, à les regarder ».

Face à l’urgence, le sous-secrétaire aux droits de l’homme du ministère de l’Intérieur, Alejandro Encinas Rodríguez, a annoncé fin novembre l’augmentation des bénéficiaires des mécanismes internationaux de protection des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes, censé accroître leur protection, à 1 301 journalistes. Au début du mandat de López Obrador, ce chiffre était de 798. Peu efficace, puisque six des reporters assassiné·e·s depuis son investiture étaient inscrit·e·s à ce programme. Parmi eux, Jaime Castaño, assassiné le 9 décembre. Le dernier journaliste en date à avoir été réduit au silence, à jamais.

Notes:

  • Ricardo Sanchez Pérez, le procureur à la FEADLE, n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.
  • Avec près de 35 000 cas d’homicides recensés en 2020, le Mexique atteint le même niveau qu’en 2019, année record en la matière. Depuis 2006, le pays a connu environ 290 000 homicides.
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