Interview culturelle « Il faut repenser intégralement la famille »

Par Olalla Piñeiro Trigo. Article paru dans le magazine AMNESTY n°106, juillet 2021
Acculturation, déracinement, racisme : avec son nouveau documentaire « Une histoire à soi », la réalisatrice française Amandine Gay, elle-même adoptée, part de récits individuels pour dénoncer les défaillances de l’adoption internationale. Interview.
AMNESTY : Vous traitez l’adoption sous l’angle politique. Est-ce inédit ?

Amandine Gay : Il existe déjà des films qui politisent l’adoption, mais la narration est délaissée. La nouveauté d’Une histoire à soi est de s’appuyer sur des récits de vie individuels pour faire émerger la dimension politique et un discours collectif. Je ne voulais pas d’un film basé sur le point de vue d’experts, mais donner la parole directement aux personnes adoptées, dont l’histoire fait émerger différents enjeux : acculturation, racisme, relation avec une famille dont on ne partage pas l’ADN. Avoir construit mon film uniquement sous forme d’archives, en alternant des matériaux audiovisuels, personnels et institutionnels, permet d’avoir un dialogue constant entre privé et politique.

Certains parents nient le racisme qui touche leurs enfants. Comment construire son identité de personne racisée dans une famille blanche ?

La question de la race est taboue en France. La politique d’adoption diffère selon les départements : certains s’assurent que les parents aient un lien avec les origines de l’enfant, qu’ils connaissent par exemple des salons de soin et de coiffure adaptés, tandis que d’autres leur demandent simplement s’ils sont ouverts à accueillir toute nationalité. Par peur d’être vus comme racistes et de risquer d’être retirés de la liste des candidats, les parents potentiels répondent souvent par la positive. Or, un enfant d’origine algérienne, grandissant auprès d’un grand-père qui a fait la guerre d’Algérie aux côtés de la France, ce n’est probablement pas une situation idéale. Pour permettre à son enfant de se construire au mieux, il faut le connecter à sa culture d’origine et l’accompagner dans son pays. Dans mon cas, mon grand frère, également noir, m’a initiée au hip-hop et au basket. Mes parents avaient déjà un cercle d’amis noirs, notamment un ami guadeloupéen qui nous amenait aux messes antillaises et donnait des conseils à ma mère pour me coiffer. Mes parents savaient que nous avions besoin de fréquentations noires pour nous sentir soutenus face aux questions raciales. Toute la charge ne doit pas reposer sur la personne adoptée, les parents doivent se former et se préparer à l’adoption.

L’adoption s’accompagne souvent d’un sentiment d’abandon, de déracinement ou de culpabilité…

En France, les fonds alloués au soutien des enfants adoptés restent concentrés sur la phase immédiate de l’adoption, qui s’étend jusqu’à l’adolescence, et se concentrent sur le trauma de l’abandon. Mais l’adoption, c’est aussi un sentiment d’isolement, d’acculturation. À la majorité, on peut accéder à son dossier et y découvrir des éléments choquants, s’interroger sur des questions politiques et raciales. Les milieux thérapeutiques ne sont pas assez formés sur ces enjeux. L’État doit prendre ses responsabilités pour soutenir financièrement les familles durant tout le processus.

Quelles évolutions faudrait-il opérer au moment de l’adoption pour davantage prendre en compte les questions raciales et de pouvoir ?

L’État français martèle qu’il y a une pénurie d’enfants adoptables, mais on constate que les enfants blancs peinent à être adoptés. Si les candidats acceptaient d’adopter des enfants proches de chez eux, des personnes handicapées ou des adolescents, cela leur permettrait d’élever des enfants. Nous devons complètement repenser la filiation et la parentalité en Occident. Veut-on rester une famille nucléaire ou préférer le bien de l’enfant avec un modèle familial plus inclusif ? Si les parents privilégiaient un type d’adoption qui permet à l’enfant de préserver des liens avec ses deux familles, comme l’adoption simple au lieu de la plénière, il ne subirait pas autant de déchirures. D’autre part, les parents adoptants pourraient eux-mêmes s’installer dans le pays d’origine de l’enfant pour qu’il ne soit pas coupé de sa culture : l’enfant n’a jamais consenti au déracinement.

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