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Inde : minorités en ligne de mire La révolte des campagnes

Par Tobias Oellig (Texte) et Ern Jones (Photos). Article paru dans le magazine AMNESTY n°106, juillet 2021
Le gouvernement indien veut libéraliser le marché agricole. Les paysan·ne·s s’insurgent contre les lois censées supprimer les prix planchers des denrées agricoles, car c’est leur existence même qui se trouve menacée.

À l’automne 2020, des milliers de paysan·ne·s indien·ne·s ont convergé avec leurs tracteurs jusqu’aux portes de New Delhi pour clamer leur opposition au projet de réforme agraire. Seul un déploiement policier massif les a empêché·e·s de poursuivre jusqu’au centre de la capitale. Les gaz lacrymogènes, les lances à eau et les coups de matraque ne sont pas parvenus à entamer leur détermination. Les paysan·ne·s ont continué à manifester dans les districts périphériques, bloquant les voies d’accès par des sit-in pacifiques (dharna en hindi).

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Les protestataires campant dans les rues de New Delhi ont suscité des manifestations de solidarité dans tout le pays. Des dizaines de syndicats ont mobilisé jusqu’à un demi-million de paysan·ne·s et d’ouvriers et ouvrières agricoles. D’autres secteurs professionnels se sont associés au mouvement, qui a donné lieu aux plus importantes manifestations contre la politique du premier ministre Narendra Modi depuis son arrivée au pouvoir, en 2014.

Le conflit a éclaté en raison du projet de réforme agraire du BJP, le parti au pouvoir, qui veut libéraliser le commerce des produits agricoles, afin que les entreprises ne soient plus obligées de passer par des marchés réglementés par l’État, mais puissent se fournir directement auprès des producteurs et productrices. Le monde paysan craint que la suppression du prix plancher ne donne l’avantage aux grands groupes agro-industriels, qui domineraient le marché et dicteraient leurs prix. Il serait encore plus difficile pour les personnes qui cultivent la terre de conserver leur outil de production et d’en tirer une modeste subsistance.

On estime que plus de la moitié de la population indienne, qui s’élève à 1,3 milliard, vit de l’agriculture, un secteur essentiellement constitué de petites exploitations familiales. Plus de 80 % des paysan·ne·s possèdent moins de deux hectares et parviennent tout juste à écouler leurs produits sur les marchés locaux. L’économie agricole est en crise depuis des années, car face à l’augmentation du coût des semences et des engrais, les rendements stagnent. Beaucoup de paysan·ne·s sont très endetté·e·s, un ménage sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Et le taux de suicides est élevé.

L’Inde a certes besoin d’une réforme agraire, mais les expert·e·s partagent les craintes des paysan·ne·s et mettent en garde contre une détérioration de leur situation. L’exemple du Bihar leur donne raison : dans cet État fédéral, qui a déjà largement libéralisé son marché agricole, les paysan·ne·s ont vu le prix de leurs marchandises chuter de 25 à 30 %.

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Pourtant, malgré ce vaste mouvement de protestation, le Parlement indien a adopté les trois lois controversées en septembre 2020. À la mi-janvier 2021, un arrêt de la Cour suprême en a provisoirement suspendu l’application. La réforme n’a cependant pas été annulée : le gouvernement a seulement repoussé sa mise en oeuvre de 18 mois. Acceptera-t-il de négocier avec les paysan·ne·s ? Rien n’est moins sûr.

Dans tous les cas, la mobilisation ne faiblit pas. Elle a atteint un triste paroxysme le 26 janvier dernier, jour de la fête nationale de la Constitution indienne. Les paysan·ne·s ont organisé une parade de tracteurs dans le centre de New Delhi et pris d’assaut le Fort rouge, monument emblématique de la ville. Les autorités les ont violemment réprimé·e·s. Il y a eu des affrontements, de nombreuses arrestations, des blessé·e·s et des mort·e·s. Le gouvernement a coupé Internet et censuré les comptes rendus critiques des journalistes.

La fin des manifestations de masse n’est pas en vue. Malgré la répression, malgré la pandémie. Fin mai, le coronavirus causait près 40 000 nouvelles infections et plus de 4000 décès par jour en Inde. Mais beaucoup de paysan·ne·s le craignent moins que la réforme agraire.

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